« Publié »

juin 16, 2008

Humeur : littéraire

Vitalité : tête hors de l’eau, je respire

Envie : de beaux mots

L’instant de gloire, si minuscule, si modeste, si anecdotique soit-il, présente toujours pour celui qui le vit une profondeur et une intensité singulières. C’est ainsi qu’il faut essayer d’imaginer un Napoléon Bonaparte au soir d’Arcole ou de Rivoli, loin encore du triomphe d’Austerlitz.

Car à chacun son moment de gloire, où l’Ego se permet l’espace de quelques instants de se vêtir de son grand « E ». Déjà l’année dernière, au même moment, je vivais le délice incommensurable de la sélection dans le recueil de nouvelles du concours Philippe Delerm, organisé chaque année dans le Val d’Oise avec mon texte « Premier cours d’improvisation théâtrale ». Et ce soir je savoure une fois de plus ce plaisir, en voyant mon nom et les mots de mon texte « La piscine » apparaître dans la liste des dix nominés 2008. Parmi les 150 textes proposés pour le concours cette année, le mien n’a pas fait que patauger.

Il n’y a pas plus redoutable pour moi que les minutes d’attente qui précèdent, dans une cérémonie de remise des prix, la montée sur l’estrade. Il y a la chaleur des projecteurs qui m’éblouissent, les lauréats qui s’agglutinent en demi-cercle sur la scène, un public que l’on ne voit plus d’ici, quelques flashes et des sourires, et puis des discours que la distraction et la curiosité de l’instant me permettent d’entendre, mais m’empêchent véritablement d’écouter.

Occasion, malgré tout, d’emporter avec moi la bienveillance et la gentillesse d’un auteur, tout en humilité et en sagesse.

« Pour Rémy, qui partage le goût des mots, amicalement. »

Philippe Delerm

Paris

juin 3, 2008

Humeur : fatigué

Vitalité : fatigué

Envie : fatigué

Paris.
Ville infatigable, animal au souffle incessant qui grogne sans cesse, le jour et la nuit.

Sur ses trottoirs usés flottent les promesses, les je t’aime et les au revoir qui sans cesse se répètent au fil des générations. Sur son béton gris les hommes et les femmes se croisent sans se comprendre, se voient sans se regarder et se parlent sans s’écouter. Des êtres perdus tournent en rond, traînant derrière eux la détresse des jours sans saveur et des nuits sans couleurs. Sur les bancs de bois vert écaillés, dans l’ombre des rampes aériennes du métro, attendent quelques âmes esseulées abruties par le cri effroyable des trains qui passent.

Après avoir gagné Stalingrad, je descends le boulevard de la Chapelle en direction de la place Clichy et son agitation folle. Barbès gigote comme une fourmilière hétéroclite, où des milliers d’individus qui se ressemblent si peu progressent en tous sens, s’engouffrent dans les rames de métro, rentrent et sortent des brasseries et des devantures pleines de poussière. Plus loin, Pigalle s’agite comme le corps usé de la femme lascive qu’elle est encore, pleine des effluves d’un vieux parfum qu’éveille le souvenir omniprésent des perversions en tout genre. Sans même y parvenir encore, j’imagine le piédestal en bronze du maréchal Moncey, au cœur de la place Clichy, autour duquel gravitent sans cesse les tôles des voitures qui se suivent, se provoquent, s’insultent et se frôlent.

Paris.
Ville infatigable, animal au souffle incessant qui grogne sans cesse, le jour et la nuit. Ville aux milliers de boulevards, de rues et de recoins, dont l’effroyable complexité n’a jamais terminé d’étourdir mon corps fragile.

A dos de Belphégor

mai 26, 2008

Elle l’appelait « vieille branche », et lui l’appelait « vieille toupie ».

Pour une coïncidence ! Ils étaient nés la même heure du même jour de la même année dans le même petit village du fin fond des Vosges (un patelin qu’on appelait Saucenot). Depuis cette nuit-là, une nuit glaciale d’un hiver sans fin, Raymond et Jeannette ne se quittèrent jamais. Et ils ne quittèrent jamais le village de Saucenot à vrai dire, tellement on y était bien, au pays (et surtout tellement il était difficile de se rendre autre part, depuis ce lieu reculé).

Raymond et Jeannette, qu’on avait surnommés « les amoureux éternels », tellement on était habitué à les voir collés l’un l’autre depuis tout gosses, étaient de bonnes gens, simples en bonheur et parfaits d’humilité. Ils vivaient d’amour et d’eau fraîche. Surtout d’amour.

Les Amériques, l’Asie mineure et les pays nordiques : ils se souvenaient avec douceur et gourmandise de tous ces fabuleux voyages. Que quelques vieux livres écornés à force de lecture, avaient imprimés pour toujours dans leurs esprits vagabonds. Justement, Raymond et Jeannette avaient mis le sou de coté pendant des années, pour s’offrir Belphégor (un vieil âne gris). Ils avaient bien essayé plusieurs fois, de partir en voyage, à dos de Belphégor. Un dimanche ils parvinrent même à gagner la bourgade de Thiélouze (aller-retour !). Vers l’ouest, en direction de Morampierre, la cote était trop longue pour le vieux canasson, et il y plantait à coup sûr ses sabots. Et puis de toutes façons, Belphégor refusait de traverser la forêt car l’animal redoutait le mouvement des branches dans les arbres, qui l’effrayaient au plus haut point.

Jeannette était coquine, Raymond était joueur. Au printemps, Jeannette promettait autant de baisers à Raymond, que de pétales de fleurs qu’il saurait cueillir dans les champs (et Raymond revenait toujours les bras remplis de bouquets fantastiques).

Raymond et Jeannette vieillirent ainsi main dans la main sans qu’aucune chose ne les sépare jamais.

Elle l’appelait « vieille branche », et lui l’appelait « vieille toupie ».

Ils se sont éteints ensemble, la même heure du même jour de la même année dans le même petit village du fin fond des Vosges (un patelin qu’on appelait Saucenot). A vrai dire une très grande tristesse s’empara de tout le pays. Alors pour consoler les enfants, qui ne cessaient de pleurer leurs aïeux, on rapporta que les amoureux éternels, bien que désormais disparus, étaient partis pour le plus beau voyage de leur vie.

A dos de Belphégor…

Printemps

mars 21, 2008

Printemps
 

Humeur : douce
Vitalité : trio gagnant (piscine – flunch – sieste)
Envie : de me replonger ce soir dans l’écriture

Adieu Hiver.

Hiver infâme, plongé dans l’obsurité tremblante des nuits sans fin et des jours trop courts. Adieu Hiver, dégoulinant d’une humidité pénétrante et suitant d’une fièvre grise.

Voici venu le Printemps, et avec lui toutes les réjouissances qui l’accompagnent.

Derrière moi s’éteint lentement le souvenir des souffrances passées et s’efface peu à peu la trace des expériences douloureuses. Et devant moi, dans le contre-jour naissant d’un soleil qui revit, se dessine lentement l’espérance de jours meilleurs et la perspective d’un peu de chaleur.

Au dehors les choses, que les couleurs de la vie viennent envelopper à nouveau, sont comme les images d’un monde coloré dont on a peine encore à croire qu’elles sont la réalité. Le Printemps est un oiseau multicolore, il est comme ce rêve qui se pose enfin sur le sol et y répand les lueurs embryonnaires de l’Eté.

Il y aura l’odeur brute de la fumée du bois qui crépite et celle de la viande qui grésille sur la grille. Il y aura les brins d’herbe chatouillant la peau pour les encas au soleil. Il y aura la douceur d’une existence insouciante, qu’enveloppent des journées délicieuses, désireuses de grignoter peu à peu des minutes sur les nuits affaiblies.

Adieu Hiver.
Voici venu le Printemps, et avec lui toutes les réjouissances qui l’accompagnent.   

Et si, et si…

mars 12, 2008

Humeur : vexé
Vitalité : après-midi difficile (welsch-frites au déjeuner)
Envie : qu’un peu de talent vienne me sauver

Lorsqu’on est petit garçon, on ne sait pas bien ce que c’est, que d’être adulte. On est loin d’imaginer toutes les épreuves qui patientent au bord du chemin, en attendant qu’on passe devant pour nous sauter dessus. Plus on grandit, plus on a l’impression que la vie n’est qu’une succession d’obstacles. Plus on grandit, plus on se dit qu’elles sont passées trop vite, toutes ces années où l’on était petit. Et si, et si…

Et si on refaisait tout à l’envers, pour revivre toutes ces choses si vite écoulées entre nos mains ?

Je me déciderais à épouser ma femme, convaincu que nous serions prêts pour cela, et confiant en l’avenir. Je décrocherais mon diplôme d’Ingénieur et intégrerais une grande société, investi d’un peu de naïveté et de beaucoup de bonne volonté (ou l’inverse). Je passerais cinq années insouciantes, vivant de tout et de rien aux cotés de mes amis dans des appartements sans dessus dessous, révisant nos exams la clope au bec après deux ou trois platées de pâtes trop cuites (avec beaucoup de fromage râpé dessus). Du jour au lendemain je deviendrais un homme (un vrai). Je passerais mon Bac « S  option bio », la peur au ventre, priant pour que les mathématiques ne soient pas mon naufrage. La philosophie me fascinerait après avoir fait une irruption un peu brutale dans ma vie de lycéen. Je connaîtrais mes premières passions amoureuses, aussi exaltantes que fatales, m’incitant sans cesse à prendre ma plume pour exorciser mes démons (naissance de l’écriture). Je me laisserais bercer par l’existence avec mes acolytes du lycée, à fumer quelques pétards (pardon papa, pardon maman, mais c’est l’âge qui voulait ça) et à écouter de la musique des nuits entières. Je gratterais mes premiers airs de Nirvana à la guitare, et du Téléphone, aussi. Je brillerais au brevet des collèges, avec des notes à deux chiffres partout (sans exception). Ces années seraient celles du biactol, du champooing antipelliculaire, du carnet de discipline et des copains et copines : sans compter. Un soir dans ma chambre je penserais à une jolie fille du collège, très fort. Je connaîtrais mes plus belles années avec mon meilleur ami, à toucher à tout et à rien (à vivre). Des jeux en tout genre, des escapades en vélo-cross, du cerf-volant, de la cuisine improbable, sucrée, salée, sucrée-salée, des maquettes d’avions, de bateaux et d’hélicoptère, des figurines minuscules à peindre, du bricolage maladroit, des bêtises, des pétards qui explosent dans les bouses de vache et tant d’autres choses encore (ça s’entasse dans le cerveau, tous ces souvenirs éternels). Je perdrais ma grand-mère, et ce serait un peu la fin de la vie, même pour moi (quelle injustice…). J’embrasserais pour la première fois (elle s’appelait Ludivine), avec la langue s’il vous plaît, et je trouverais cela dégoûtant, mais je serais terriblement amoureux. Amoureux aussi de ma prof de musique (mais je ne serais pas le seul). Je serais terrorisé par « Monsieur », ses fractions, ses divisions et ses craies qui hurlent au tableau. Je voudrais me marier avec la petite nouvelle, Hélène, qui a la peau douce et de si beaux cheveux. Je traverserais la France du sud vers le nord. Il y aurait tous les mômes du quartier (et du soleil, rien d’autre). Des cultures de têtards dans des bouteilles en plastoc qui finissent par puer la mort sur la terrasse. J’arriverais à faire du vélo sans les mains (mon menton s’en souviendrait malgré tout) et frôlerait le désastre en mettant le feu au champ du voisin. Je serais le « premier des garçons » à l’école, et ferais mes premières gammes au piano (madame Piolet : mes hommages retentissants).

Le sable de la plage (immense) serait brûlant sous mes petits pieds mais je ne m’en soucierais guère. Je jouerais pendant des heures, nu sur la plage, et le temps ne serait rien pour moi (absolument rien). Le soleil taperait sur ma nuque noircie, mais je serais invincible. Je grimperais sur les obstacles. Les murets, les murs, les pans de murs, les rochers. Je soufflerais dans l’harmonica, accroupi sur mon pot. Je passerais mon temps à régurgiter mes repas et à crier la nuit pour qu’on s’occupe de moi. Et enfin je taperais des pieds contre le ventre qui me nourrit depuis des mois en essayant de crier :

« J’en ai assez d’être dans le noir ! Laisse-moi sortir, maman, laisse-moi sortir. Il y a toutes ces choses-là, qui m’attendent… »

Voyage1

Humeur : reprise du boulot J-0
Vitalité : moyenne
Envie : de lumière

La première chose qui me vient à l’esprit à propos de « Voyage au bout de la nuit », c’est bien malheureusement le soulagement ressenti après l’avoir enfin terminé, ce sombre voyage. Lecture qui fut (symptôme évident d’un malaise incurable), interrompue pendant plusieurs mois, période qu’il me fut nécessaire pour trouver le courage et la curiosité de poursuivre et terminer ce premier roman très controversé de Louis-Ferdinand Céline.

Il n’y a que les grandes œuvres qui dérangent. Et à ce titre, « Voyage au bout de la nuit » peut être un chef d’œuvre littéraire, de part son audace, sa forme, son cynisme, son désespoir inhumain, son jusqu’au-boutisme grinçant. Mais comment juger ce roman si noir, si pessimiste, mais à la fois si juste, si précis dans sa vision de l’humanité ?

Les premiers chapitres du parcours de Bardamu me passionnent. Grande victime universelle, accablé de tout et de rien, traîné dans le sang d’une grande guerre qui le désespère et qu’il ne comprend pas, puis expatrié dans les bourbiers puants d’une Afrique coloniale dégoulinante de maladie et d’inutilité, le lecteur ne peut que se prendre de compassion pour ce jeune homme perdu au milieu de tout, à qui rien ne réussit et dont l’incompréhension et l’ignorance sont parfaitement broyées dans le chaos général de l’humanité.

Mais pour le lecteur que je suis, la pitié se mue lentement en désarroi puis en colère. Qu’il se remue, cet empoté, qu’il se prenne en mains, ce désespéré ! Donnez-lui une chance, à ce bonhomme qui se noie dans la naïveté, l’ignorance et la peur (de l’amour, de la mort… de l’autre, et de lui-même), sauvez-le, cet enfant effrayé de tout ! Mais rien n’y fait. Page après page, Bardamu marche lentement dans le néant, et on finit par le croire, Céline, que la vie n’est qu’un bout de lumière qui finit dans le noir. Parce qu’il a les mots, Céline, pour capter la vérité et pour nous la jeter violemment à la figure. Il transforme en phrases les pensées les plus obscènes, immorales et animales enfouies dans notre inconscient, avec une audace et une précision fascinantes. Il parle un peu de nous, à notre place, sans vraiment nous en demander l’autorisation, et nous avons le masochisme de l’encourager à continuer, en lisant ses mots. Et ingérer entièrement « Voyage au bout de la nuit », c’est un peu accepter de trouver dans son exploration de toutes les misères, quelques-unes qui nous appartiennent : ici Céline est profondément indiscret, impudique, et son lecteur pris au piège de la culpabilité et de la honte. Je ne peux nier qu’une telle force d’évocation dans l’écriture me fascine.

Et c’est là, dans son illustration du roman, que le travail de Tardi, prend une force prodigieuse. Car, à l’instar de Céline qui sait jeter ses mots sur la page comme des éclaboussures de noir sur un tableau, Tardi sait lui, en quelques coups de crayons d’une simplicité déconcertante, ébaucher une âme et même la faire vivre sous nos yeux. En posant deux points noirs sur la silhouette d’un visage, Tardi crayonne l’humanité. En quelques traits noirs au fond d’une composition, il fait vivre une industrie oppressante et nous en fait sentir la fumée et entendre le bruit incessant. L’alchimie avec les mots de Céline est telle qu’il semblerait incohérent de ne pas lire « Voyage au bout de la nuit » sans les traits de Tardi.

Tout cela est presque parfait, dans l’interprétation du dessinateur. La misère de Céline, ou plutôt celle de son Bardamu, est une fidèle transposition en images, et sa force en est mille fois décuplée. Cette association mots-images est révoltante, d’un réalisme morbide, et par conséquent elle décourage, elle révolte : elle finit par dégoûter.

Il n’y a qu’une seule chose à désirer, après avoir lu « Voyage au bout de la nuit », c’est d’en retrouver un peu, de lumière.

 

Voyage2

Tagged by Fred

février 11, 2008

Humeur : joviale
Vitalité : rechargée par un week-end en famille
Envie : d’un Macbook Air (1699 € quand même)

La règle du « tag », c’est que le taggué doit dévoiler 7 petits secrets ou anecdotes sur sa vie. Je me prête au jeu avec malice.

1- Oui, je l’avoue, j’adore manger des choux de Bruxelles chez Flunch. Mais seulement la semaine. J’adore aussi le steak de hampe chez Courtepaille.

2- J’ai toujours une pièce de 1 euro dans ma voiture, pour le caddie ou le vestiaire de la piscine. Par contre je rétrograde un peu trop vite la troisième vitesse je pense.

3- Beaucoup de choses m’agacent dans la vie. Surtout les serveurs qui portent des T-shirt « Staff », ou les hommes qui font constamment « cling cling » avec les pièces de monnaie dans la poche de leur costume. Le pire, c’est quand je m’agace moi-même.

4- Mon métier ne me passionne guère. Par contre il ne me prive pas de m’acheter un Macbook Air sans trop de privations en contrepartie. Mais je ne désespère pas, demain ou dans dix ans, de me reconvertir dans un métier d’écriture.

5- Pendant la nuit, mon chat se faufile sous la couette et dort entre nous deux.

6- Le jour le plus horrible de ma vie, ce fut quand… oh non, je ne peux pas vous le raconter, c’était vraiment trop horrible…

7- Je suis fou amoureux de ma femme, et je ne lui dis certainement pas assez souvent. En plus, sur mon blog, elle ne lit que les titres et ne regarde que les images. Elle en loupe, des choses ! Je vais juste mettre une photo d’elle, ça devrait l’interpeller…

MC

Les oiseaux migrateurs

janvier 26, 2008

Migrateyr

« Voici venu l’automne, avec les premiers matins froids où il fait bon ressortir les petites laines pour marcher dans la brume légère, bientôt déchirée par un soleil d’ambre. J’arrive en haut de la colline pour voir toute l’étendue de la plaine à mes pieds. Au loin, la mer se distingue à peine de la lagune qui scintille de mille pépites d’argent. Je suis au Marquenterre, sur la côte picarde, lieu de passage des oiseaux migrateurs, et poste d’observation privilégié pour tout amateur de nature. Avant de les voir, je les entends, et j’essaie de les reconnaître: à droite une bande de bernaches du Canada, plus loin, des oies sauvages sur un banc de sable , et dans l’étang, des canards, sarcelles ou fuligules peut-être, évoluant parmi les sempiternelles foulques. Quelques rares cygnes, si majestueux sur l’eau, mais d’une démarche dandinante si gauche sur terre. Deux ou trois aigrettes isolées, des nuées de chevaliers, de gravelots. Sur la prairie, papillonnant avec des reflets noirs et blancs, mes préférés: les vanneaux huppés.

J’aime particulièrement ces petits oiseaux discrets et élégants dont le cri un peu triste ressemble à un déchirement de soie. Je ne les vois jamais en dehors des périodes où ils se rassemblent pour partir en migration. Je les croisais en Alsace, dans les Flandres lorsque nous étions dans la région lilloise, dans la Frise hollandaise dont ils sont paraît-il l’emblème. Je les retrouve de nouveau en Moselle, et aujourd’hui en Picardie. A chaque retrouvaille, un pincement d’émotion et un sentiment de familiarité. Leurs rites immuables rassurent sur la pérennité de l’ordre des choses. J’ai la croyance, fausse certes, mais j’y tiens, qu’ils m’accompagnent dans ma vie, que ce sont les mêmes nuées qui d’Est en Ouest, du Nord au Sud, d’années en années me suivent dans mes pérégrinations.

Car nous sommes un peu de la même race: dans un autre style, je suis un oiseau migrateur. Pas comme eux dont le trajet inscrit dans les gènes suit une ligne invisible incontournable. Mais comme eux, en certaines saisons je largue les amarres. Restée toute mon enfance jusqu’à l’adolescence dans le périmètre étroit compris entre les limites de ma famille et celles imposées par la guerre, j’ai été brusquement propulsée à 18 ans à des milliers de kilomètres de là, en France. Première migration qui réveilla en moi le germe du nomadisme. Je n’ai pas eu à attendre le divan de mon analyste pour comprendre les motivations inconscientes du choix de mon partenaire, militaire et fils de militaire,pour qui les déplacements font partie de la vie. Quand une mutation professionnelle est annoncée, nous ressentons peu à peu monter une excitation, une fièvre s’empare de nous. D’un coup les réflexes endormis se réveillent: recherche de postes pour moi, maison, école, collège, lycée, sport, musique pour les enfants quand ils étaient encore avec nous. Puis nous partons. J’essuie toujours une larme discrète. De la voiture je regarde pour une dernière fois l’environnement qui fut le mien pendant quelques années, la boulangerie du quartier, le square où le vieux monsieur promène son chien toujours à une heure précise; plus loin le chemin de terre où j’ai l’habitude de faire mon footing du dimanche et où sans doute plus jamais je ne reviendrai. Mes pensées vont plus loin vers mes relations amicales que je laisse derrière moi, trop courtes pour durer toute la vie, mais assez fortes néanmoins pour me rendre triste de les quitter. Parfois j’envie les personnes, sans doute les plus nombreuses, qui naissent, vivent et un jour mourront à un même endroit. Qui continuent à voir leurs amis d’enfance. Qui prennent le repas du dimanche chez leurs parents. Qui se marient avec leur camarade de lycée ou de fac, et qui me disent avec un ton de propriétaire dont je suis jalouse :” voyez-vous, quand j’étais petit, nous allions avec mes frères patiner sur ce canal qui était gelé de novembre à mars ou presque” ou encore ” j’ai connu cette rue encombrée de voitures” en parlant d’une rue piétonne aseptisée du centre ville. Toute chose que je suis condamnée à ne jamais connaître. Non, je ne verrai pas grandir l’arbre qui vient d’être planté le long de la promenade du bord de la rivière.

Mais très vite l’excitation du nouveau prend le dessus, et nous trouvons vite nos marques dans nos nouveaux quartiers. Ainsi va notre vie.

Les oiseaux migrateurs reviennent toujours au même endroit. Quelle émotion lorsqu’un matin encore froid, j’entends un froissement au dessus de moi et qu’en levant les yeux je vois un vol d’oies vers le nord, rangées en une flèche bien ordonnée. Eh, madame, eh, monsieur, le printemps est là!
Nous, notre trajet ne suit pas une logique biologique. Il part à l’est, descend au Sud, remonte brusquement vers le Nord, puis revient un peu à l’Est. Mais il s’apprête lui aussi à revenir, dans l’habituelle jubilation mêlée de tristesse, presque vers son point de départ.

Joke trouvée dans une papillote de Noël:

Qu’est ce qu’un oiseau migrateur?

C’est un oiseau qui ne se gratte que d’un côté. »

Phuong Coulot

 

Le feu - Barbusse

Il est des livres qui marquent une existence, et voici un chef d’œuvre qui imprime sa marque dans la mienne.

J’ignorais totalement l’existence de ce témoignage majeur sur la Première Guerre mondiale, jusqu’à l’achat du recueil « Les grands romans de la guerre 14-18 », lecture passionnante dont « Le feu » constituait la première partie.

C’est à l’âge de 41 ans que Henri Barbusse s’engage dans l’armée, en 1914. Il rédige son roman pendant deux années et « Le feu, journal d’une escouade » est publié en 1916. Bien qu’il suscite beaucoup de controverse, il est couronné la même année par le prix Goncourt.

Je me souviendrai longtemps du soir où j’ai lu les premières lignes de ce roman. Alors que la nuit avançait et que ma chère et tendre réclamait l’obscurité pour s’endormir, je pris la décision pour la première fois, de lire à la lampe de poche. Curieuse expérience de prime abord, mais qui était courante lorsque d’habitude, c’est moi qui le lui réclamais. Et c’est ainsi qu’en l’espace de quelques pages, à la lueur d’une lumière qui me sembla bientôt celle d’une bougie, je fus immergé de tout mon corps, de tout mon être, au fond d’une tranchée, aux cotés des poilus, dans le froid et l’humidité.

« Le feu » est une puissante évocation de la guerre. Cette évocation, au travers d’une écriture aussi brutale qu’imagée et poétique, qui semble être le parfait et troublant miroir du traumatisme psychologique de l’écrivain, est faite de milliers d’images, de milliers de sons et de milliers d’odeurs. Images de boue, de tranchées infâmes, de corps enchevêtrés. Fracas d’obus, cris de mutilés et crépitements des mitrailleuses. Odeur de la soupe, de la poudre et des cadavres pourrissants sur le champ de bataille. « Le feu » se dévore, avec un appétit que l’excitation des combats vient attiser, et que l’effroi et la tristesse viennent déchirer. Car les hommes tombent, jour après jour, d’une manière aléatoire, souvent horrible, toujours injuste, avec une fatalité que la plus grande des révoltes ne pourrait combattre.

C’est avec le sentiment d’être bouleversé, traumatisé, que j’ai survécu à ma lecture, comme Henri Barbusse a survécu au grand conflit. Mais j’ai gardé ce sentiment pour moi, sans en parler, le laissant brûler lentement à l’intérieur de moi, m’infligeant cette punition en hommage à « tous ceux-là », que j’avais rencontrés et cotoyés de manière si intime dans le livre et qui maintenant étaient loin, très loin. Après tout, Henri Barbusse avait enduré tant de souffrance que je pouvais bien endurer la mienne, si insignifiante au regard du grand traumatisme de sa vie. Car en ayant lu « Le feu », on est forcément un peu honteux d’être si heureux, si paisible. D’être ici, au chaud, après avoir dîné à sa faim, et en sachant que ce soir un grand lit chaud nous attend.

Qui aurais-je été, moi, à leur place, si j’avais vécu au fond d’une tranchée maculée de sang, sous une pluie de balles et d’obus ?

Comment, après avoir lu ce chef d’œuvre, ne pas vouer une admiration sans limite au courage inhumain de ces sacrifiés ?

Extraits choisis…

 

Deux mille huit

janvier 1, 2008

Humeur : maussade par anticipation d’un jour
Vitalité : celle d’un 1er janvier
Envie : d’une 2ème semaine

Qu’elle soit riche !

Mais qu’elle soit aussi humble,
Qu’elle vous insuffle audace et ambition sans vous faire connaître l’orgueil,

Soyez créatif ! L’espérance, l’imagination et la découverte, voilà le triptyque de la créativité qui vous garantira les sursauts lumineux d’une vie animée ! (Et pour cela, par-dessus tout : écoutez-vous et écoutez votre cœur, je ne vous en dis pas plus).

Qu’elle soit constamment source d’apprentissage, car même le plus vif des esprits ne rattrapera jamais la connaissance, cette bête mouvante aux extensions exponentielles,

Qu’elle soit parsemée de belles rencontres, inattendues, improvisées et délicates,
Qu’elle vous apprenne à aimer sans mesure ! Il faut tout aimer, et aimer tout le monde dans le cadre humain de la tolérance,
(Aimez par un mot, une phrase, une lettre, un discours. Aimez par un furtif regard ou une intense contemplation. Aimez par l’effleurement d’une peau, le serrement d’une main ou par l’étreinte d’une nuit).

Qu’elle soit jonchée des cadavres encore gigotant de vos fous rires indomptables, ceux dont vous pensiez un instant qu’ils allaient vous étouffer à force de mal de ventre,

Oui pleurez, pleurez de rire ! Car jamais ces perles que sont les larmes n’ont eu meilleur goût que celui du rire.

« Si je vous dis ‘Vivez’, vous comprendrez ? »