Humeur : off pour six jours !

Vitalité : usé (piscine, tennis, théâtre)

Envie : d’une Häagen-Dazs Cookies & Cream

« La camionnette est pas là. Je prends ailleurs ou un jap ?

– Je suis en double appel. Peu importe, prends ce que tu veux. »

Dommage qu’il ne soit pas là, le pizzaïolo dans sa camionnette blanche. D’habitude il est là tous les vendredi soirs, et de temps en temps j’aime bien aller lui commander une pizza au feu de bois (Reine ou 4 saisons, saveurs éternelles). Elles sont délicieuses, ses pizzas, à « Luigi », surtout un soir de week-end. Lorsque j’arrive ces soirs-là, derrière le comptoir, un délicieux petit brin de jeune femme prend ma commande, l’accompagnant d’un sourire pas possible (un sourire à refuser de passer la nuit dans la baignoire). Ca ne fait pas très large, l’arrière d’une camionnette, pour caser un four au feu de bois, les boîtes à légumes et fromages, les boîtes à pizzas, la caisse, les boissons, les desserts faits maison, ma jolie vendeuse avec micro-oreillette-téléphone portable intégré et, bien évidemment, Luigi (ou Jean-Paul, vas savoir…) qui, de dos, agite ses bras dans un nuage de farine puis enfourne les pâtes garnies au milieu du foyer qu’un ballet de flammes jaune vif vient égayer.

Luigi n’est pas là ce soir. Il est près de 21 heures et je l’aurais pourtant bien méritée, ma pizza, tout comme je l’ai mérité, mon week-end (j’ai encore les traces de ma chaise sur les fesses, mes doigts brûlent d’avoir trop tapoté sur mon clavier d’ordinateur et mon cerveau y est encore, au bureau).

Direction le restaurant japonais, dans lequel je n’ai jamais eu ni le courage ni l’envie de mettre les pieds, vu l’environnement pas très réjouissant où il est implanté depuis quelques années maintenant. Il y a une agitation pas possible là-dedans. De part et d’autres de l’allée centrale où une fontaine zen accueille le visiteur en quête de poisson cru, se dressent de nombreuses tables où, dans un brouhaha général des amateurs déjà nombreux dînent sous une lumière tamisée. En m’approchant de l’îlot qui succède à la fontaine, j’aperçois trois préparateurs qui s’agitent derrière le comptoir, sur lequel attendent des dizaines de plats garnis de sushis, sashimis, makis et de bols de riz fumant. Le japonais duquel je m’approche ne lève même pas le nez, tellement il est absorbé dans la concentration que la rapidité de son geste nécessite. En observant mieux la configuration du restaurant, j’aperçois le comptoir principal qui se trouve au fond de la salle, et m’y dirige tranquillement. Ce trajet de quelques pas me donne l’impression d’être dans un autre espace-temps, si nombreux sont les serveurs et les serveuses aux cheveux noirs qui parcourent en tout sens le restaurant au pas de course autour de moi. Pendant que je consulte le menu codé, j’ouvre mes sens à l’agitation ambiante. Il y a deux téléphones qui ne cessent de retentir, des femmes en kimono et lunettes qui ne cessent de répondre, de ne rien entendre et de passer le combiné à celle qui passe à ce moment-là. Il y a une jeune femme derrière le comptoir qui fait la vaisselle, encaisse les règlements sans rendre la monnaie sur les tickets restaurant et tourne la molette des expressos. Le nom du restaurant, « Tokyo », ne brille pas vraiment d’originalité, mais elle, elle porte une tunique où est inscrit « Chitsuruya Sauce soja ». Tout un programme. A ma droite, deux portes battantes donnent accès aux cuisines, et de ses deux portes apparaît à chaque minute une tête de japonais différente. Je n’arrive pas à compter combien ils sont d’asiatiques, dans ce restaurant, sortant de tous cotés, cavalant partout autour des tables, mais c’est un véritable XIIIème arrondissement paumé dans une petite ville du Val d’Oise, Fosses (tu parles d’un trou…). Et puis c’est toujours le même cirque dans ces endroits, chaque femme asiatique à lunettes me fait penser un peu à la mienne, d’asiatique (si ma maman savait ça…).

Et c’est aussi toujours la même contrariété, chez le japonais : pas moyen de mettre la main sur mon menu idéal (soupe-salade-brochettes-riz complétés d’un peu de sushis, d’un peu de sashimis et d’un peu de makis). Comme si pour manger japonais, il me fallait toujours faire des concessions.

Après tout, c’est peut-être un précepte zen, que de faire des concessions culinaires.

Luigi, lui, il en met plein des champignons et du fromage, sur ses pizzas.

Humeur : RTTée

Vitalité : RTTée

Envie : d’aller à la FNAC m’acheter des bouquins pour me sentir un peu intello

Bonne nouvelle pour la sécurité sociale : je ne vais jamais chez le médecin. Enfin, si peu… Une fois par ans chez le docteur des quenottes, et moins encore chez le docteur qui sait tout sur rien, et rien sur tout (permettez-moi cette définition involontairement méprisante, du terme « généraliste », mais sa forme me paraissait plutôt intéressante).

Du coup cela me rend anxieux, d’aller chez le docteur, comme si l’idée stupide me venait que la loi des statistiques me ferait forcément tomber malade un jour ou l’autre, et que se rendre chez le médecin, c’était un peu les provoquer, ces probabilités, et c’était un peu le forcer, le destin. Et puis en franchissant le seuil d’un cabinet de médecins, j’ai la sensation masochiste de mettre volontairement le pied dans la convergence de toutes les souffrances et de toutes les misères. Car voilà presque une provocation, de venir moi, avec ma bonne mine et mes beaux vêtements, au milieu de tous ces pauvres gens qui sont malades (pour de vrai).

Je ne suis point exigeant. Lors de cette visite qui relève de l’exceptionnel, il n’y a qu’une seule chose qu’il me soit cher d’entendre de la part de mon médecin : « Vous êtes beau, riche, intelligent et en très bonne santé. 22 euros. Adieu, et ne perdez plus votre temps à venir m’emmerder avec votre encéphalogramme, qui est d’une normalité affligeante. »

Salle d’attente du cabinet de Louvres. Sur la table basse s’empilent des magazines pour bonnes femmes datant de 2004 (« Comment le rendre fou au lit», « Spécial minceur », « Etonnez vos amis avec les recettes de Noël » ou « Adolescence : comment aborder la sexualité avec votre enfant »), surmontés par un numéro de « Point de vue » dont la couverture sans intérêt, mille fois retournée, tombe en lambeaux. Mon attention se reporte rapidement sur mon carnet de santé bleu. A vrai dire, il est certainement collector, mon carnet de santé. Je le traîne quand même depuis 29 ans, ce bout de cahier à la couverture délavée. Il a survécu à tous les déménagements : c’est-à-dire à tous les grands génocides de papiers que ces évènements m’imposèrent tant de fois dans ma vie. C’est toujours avec beaucoup de curiosité et de plaisir que j’ouvre les premières pages de mon carnet de santé, comme si ce geste magique avait le pouvoir de me faire revivre les premiers jours de mon existence. Et quels jours !…

La page est tamponnée du « Service de Prématurés et de Réanimation Néo-natale » du Centre hospitalier de Chambéry : 36 semaines, c’est vrai que ça fait pas lourd. 2 kg 500, non plus. A l’endroit où est indiqué la date de l’examen, je vois que « août » est inscrit par-dessus l’ébauche de « sep ». Pendant que je braille à côté d’elle, j’imagine l’infirmière en train de remplir mon carnet. « J’en ai ras-le bol de rester ici au mois d’août. Toujours les mêmes qui bossent pour les autres. Vivement le mois de septembre. »

Le 18 août 1979 donc, 7 jours après avoir atterri sur cette planète, j’ai l’ombilic normal, je n’ai pas d’œdème, pas d’ictère, aucune pâleur (de mère asiatique, cela eût été alarmant). Mon cri est normal, je n’ai pas de dyspnée, de cyanose ou de souffle cardiaque. Pas d’hépatomégalie, ni même de splénomégalie (trop tôt, certainement, pour diagnostiquer une quelconque mégalomanie, que je ne vois pas apparaître dans la liste des critères, qui ressemblent plus à un QCM qu’à une analyse médicale). Organes génitaux : « RAS ». Comment ça « rien à signaler » ? Laissez-moi le temps de grandir un peu ! Tu m’étonnes qu’à sept jours « ils » n’aient pu voir qu’un petit bout de spaghetti fripé !

Je feuillette les quelques feuillets suivants. Page 25 : « Régime. SMA 6×70 (mettre 1 mesure rase de poudre de lait dans 30 grammes d’eau d’evian ou volvic) STEROGYL XX gtts par semaine à partir du 21/08/79 ».

Avec ça, si j’ai pas la niak…

– Monsieur Coulot ?

L’appel du docteur tant désiré me fait relever la tête de mes lectures médicales. […] Tension : parfaite. 1m68. 58 kilos. Je remarque, avec résignation :

– Ca fait des années que ça bouge plus.

– Ca ne bougera plus maintenant…répond ma généraliste.

– Oh j’aimerais bien prendre un peu quand même…

– …Ah, vous parlez de votre poids ! Je croyais que vous parliez de votre taille… C’est sûr que vous ne grandirez plus par contre. Je croyais que vous faisiez de l’humour.

– C’est sûr que je n’ai plus trop l’espoir de grandir maintenant !… Par contre je me trouve un peu maigre. Je sais que c’est purement subjectif et que je suis dans la normalité mais bon…

– Oui, vous n’êtes pas si maigre que ça (elle sort les abaques d’un tiroir de son bureau). Ah oui tiens, vous êtes juste au dessus de la limite inférieure.

Elle se tourne vers moi d’un air qui-en-a-vu-d’autres.

– Mais mieux vaut être à la limite inférieure qu’à la limite supérieure…C’est bien d’avoir repris le sport, je vous félicite. Ca fait du bien hein ? On a l’impression d’être plus maître de son corps ?!

Si elle savait, comment je patauge à la piscine…

Je poursuis mon parcours du malade en parfaite santé en allant faire une prise de sang dans le laboratoire d’analyses médicales qui se trouve à deux pas du cabinet. C’est pas possible, ça sent autant le chlore qu’à la piscine dans cet endroit de misère ! Les locaux sont vieux comme une vieille industrie, ses carrelages démodés, fendus de part et d’autres, meurent lentement sous les allers venues des cobayes. Aux murs, des tableaux qui ne ressemblent à rien qui puisse m’émouvoir sont maladroitement suspendus au dessus du comptoir de l’accueil. Je pose mes fesses sur un siège en cuir dont le revêtement des accoudoirs est un peu décousu. Tout cela me rappelle mes déplacements dans les vieilles usines chimiques du Nord ou de la Picardie. Je m’attends à voir un bonhomme sortir d’un bureau pour m’accueillir, vêtu d’une veste grise au logo « ATOFINA » et enfilant son casque pour aller visiter son site qui sent tout sauf la nature.

Parfois le monde est bien foutu : la pharmacie est à deux pas du laboratoire d’analyses qui est à deux pas du cabinet de médecins. Par contre comme pharmacien j’ai connu mieux. Après avoir saisi mon ordonnance avant même que j’aie fini de la lui tendre, il expédie sur son ordinateur l’enregistrement de ma commande avec la vitesse de gestes mille fois répétés, puis m’arrache des mains mes deux cartes en plastique (bancaire et vitale, la première étant malgré tout aussi vitale que la deuxième). Cela m’a toujours semblé insidieux, les vendeurs en costume : ça se voit comme le nez au milieu de la figure, cette nécessité de bâcler l’échange pour parvenir au plus vite au règlement. Dans un coin de la pharmacie, une abominable assistante en blouse longue, qui semble un apothicaire moyenâgeux, cheveux noirs hirsutes, plaisante d’une voix rauque avec mon pharmacien vénal. Il ne me fallut que deux ou trois minutes, pour sortir de cet endroit, détroussé de trente euros et emportant avec moi ces images d’un autre temps.

Promis, je n’irai plus, chez le médecin.

 

 

 

 

 

Humeur : corporate
Vitalité : bon niveau, malgré l’heure confisquée.
Envie : d’être brillant.

Sur le revêtement carrelé des vestiaires fumants, une fine pellicule d’eau manque de me faire trébucher. Une formidable agitation s’est emparée des lieux et de toutes parts me parviennent les cris aigus d’un groupe, d’une meute de culottes courtes remuantes qui sortent du bassin en courant. J’avais oublié la terrible résonance que pouvait avoir une telle colonie de vacances dans les vestiaires d’une piscine. Avec la froide sérénité qu’est la mienne, je me dirige vers les casiers du fond épargnés par l’assaut général et autour de moi, des corps pâles et grelottants courent, glissent et se faufilent. Subitement, un mioche d’une dizaine d’année tout au plus, ouvre brutalement la porte de sa cabine et disparaît aussitôt dans la confusion générale, et j’en profite pour monopoliser à mon tour ce petit coin d’intimité pour me changer. Le brouhaha, bien que dégressif, se poursuit autour de mon silence à moi. Il y a les garçons qui crient pour faire peur aux filles, et les filles qui crient de peur devant les garçons. Ca tape sur la cloison de gauche, et sur la cloison de droite. Sur le carrelage, je vois même les ombres multiples qui gigotent bruyamment dans les cabines. Ce doit être sacrément fatiguant, d’être un gosse.

Et puisque dans l’ordre du monde certaines logiques sont implacables, et qu’aucune cause n’existe sans sa conséquence, je pénètre dans l’eau tiède du bassin en faisant abstraction du voile jaune pâle qu’elle renferme aujourd’hui. Il y a deux jours encore ma tendre moitié, bouillonnant d’un enthousiasme exponentiel devant la perspective des travaux de décoration de notre chambre, tentait de justifier son impatience : « Il faut se fixer des objectifs, sinon on n’avancera jamais ! » Ne pas boire la tasse, voilà qui fût à ce moment-là le seul, l’unique, l’indispensable objectif de ma séance.

Tout cela n’est qu’une question de générations qui se succèdent. Après le départ agité des plus jeunes, une toute autre population investit la fosse humide. Partout dans les couloirs du bassin se mettent lentement en marche l’Arrière banc des amateurs de chlore, la Troisième génération des nageurs à l’ancienne et l’Amicale des retraités pataugeants de Compiègne. Les années qui sont passées ont affecté les corps. Ceux-ci semblent un peu plus frêles que jadis, et celles-là un peu moins sveltes qu’avant. Et tout ce beau monde s’entasse au bas des échelles, s’agglutine au pied des plongeoirs, s’agrippe aux flotteurs bleus et blancs des couloirs. Ca parle toujours de cuisine, de querelles de voisinage et de petits-fils qui viennent d’avoir leur diplôme de je-ne-sais-quoi (mais c’est un sacré diplôme dont on est toujours très fier…).

Alors que le crawl constitue toujours à mes yeux la nage des habitués par excellence, je me contente fort modestement de ma brasse coulée, dont les mouvements de tête plongeant alternativement dans l’eau me font spectateur d’un monde aquatique plein de surprises. De là-dessous, en même temps que j’expulse l’air de mes poumons en faisant de grosses bulles qui résonnent dans l’eau, j’observe avec curiosité les parties immergés des vieux icebergs qui gigotent : cela me semble toujours aussi incongru, de vouloir nager à l’oblique. Je ne suis pas un exemple en la matière, mais tout de même… Une dame me frôle en imprimant dans son sillage les mouvements d’une nage admirable quoique originale, qu’une sirène n’aurait guère mieux faits. Une autre me laisse même dans les narines l’odeur veloutée d’un parfum ou de quelque produit cosmétique aux senteurs plutôt bien formulées (c’est fou ce que les gens peuvent sentir, même dans l’eau). Je me retourne dans l’espérance que la douceur de cette fagrance soit aussi celle de la nageuse qui l’accompagne, mais le sport n’ayant toujours pas révélé ses vertus de guérisseur miraculeux de la myopie, je ne vois absolument rien qu’une forme qui s’éloigne de moi en remuant les bras.

Il faut le vouloir quand même, pour venir s’agglutiner pendant trois quarts d’heure dans un bassin d’eau chlorée… J’espère au moins que ça va finir par me les réveiller, mes pectoraux de gringalet.

Il est 5h45 lorsque le réveil retentit, comme tous les matins depuis tant d’années. Maria se lève péniblement, se frotte les yeux encore endormis puis dans l’obscurité, elle se dirige silencieusement vers la chambre du petit Lucas. Elle aime bien, tous les matins, avant qu’il ne se réveille à son tour, ouvrir discrètement la porte sans faire de bruit et observer son visage d’enfant paisible. C’est son petit bonheur quotidien à elle, avant d’affronter tout le reste (il y en a tellement des choses, à endurer…).

Il fait terriblement froid, dans la cuisine de son modeste appartement. Même si elle en a l’habitude, maintenant, Maria dort en pull. Le chauffage, ça coûte trop cher, et de toute façon le propriétaire ne l’a toujours pas réparé, depuis un an qu’il ne fonctionne plus, pas plus que la douche où l’eau chaude ne coule que par intermittence. La jeune femme découpe quelques tranches de la baguette de la veille, les introduit dans le grille-pain puis place ses deux mains au dessus des résistances. C’est si bon, l’odeur du pain grillé, et surtout la chaleur qui s’en dégage !

Elle est savoureuse, cette baguette. Depuis quelques semaines, un nouveau boulanger s’est installé au pied de la barre d’immeuble. Maria n’a jamais vraiment manifesté aucun comportement raciste. D’ailleurs elle ne s’est jamais sentie raciste, elle pensait juste « je n’ai rien contre les noirs ou les arabes, mais quand même… ». Et puis un jour le petit algérien a ouvert les portes de sa boulangerie (c’est vrai qu’il est bon son pain, à l’algérien). Maria se dit que finalement, il n’y a vraiment aucune raison pour avoir de mauvais ressentiments pour les étrangers (et d’ailleurs elle, elle est d’origine portugaise, non ?).

En buvant son café, Maria feuillette distraitement les publicités qu’elle vient de recevoir : elle aimerait tant s’acheter ça… Et ça… Et ça ! Ce serait tellement bien, de faire du shopping ! Mais avec son seul salaire pour nourrir le petit Lucas et payer son loyer (rien que cela), c’est un peu juste tout de même. Dans un mois ou deux, si tout se passe bien, elle pourra s’acheter une nouvelle paire de chaussures au marché, et peut-être même un deuxième pull, ça ne sera pas de trop, du moins essaye t’elle de s’en convaincre.

Une étrange sensation s’empare subitement de Maria.

Au dehors, le jour ne s’est pas encore levé sur la cité. Mais il y a comme un souffle noir qui semble s’élever du pied des immeubles. En regardant à travers sa fenêtre, Maria les aperçoit. Ils sont plusieurs dizaines, plusieurs centaines peut-être. Il est difficile de les compter tellement ils sont nombreux, et partout, sortant des camions et se faufilant comme des ombres entre les arbres du petit parc. Mais si elle avait pu les compter, elle aurait pu en dénombrer un millier. Vus d’ici, du dixième étage, ils ont tous un uniforme bleu sombre ou noir. En regardant bien, elle voit scintiller les lettres « police » sur le dos de certains. D’autres fantômes portant les lettres « RAID » (elle ne sait pas ce que cela signifie) sont vêtus de casques à visière, de gilets par balles et ils transportent tout un arsenal militaire qui fait vraiment peur à voir.

Maria se met sur la pointe des pieds pour saisir les moindres détails de cette inquiétante armada qui se déverse au pied de son immeuble. « Ils viennent tourner un film, ici, à Villiers-le-Bel ? » C’est vrai après tout, c’est plutôt étonnant d’apercevoir plusieurs caméras au milieu de ce déploiement de forces.

Mais ce n’est pas un film. Maria observe les fantômes noirs pénétrer dans les immeubles avec une froide coordination. Et après quelques secondes d’une attente qu’une anxiété fiévreuse rend insupportable, elle entend les coups de béliers qui défoncent les portes à différents étages de l’immeuble. Le cœur de Maria vibre d’effroi à chaque coup qui résonne et à chaque cri qu’elle perçoit. Elle se met les mains sur les oreilles pour ne plus endurer ces instants tragiques et, dans un souffle d’instinct de survie qui la secoue, elle se précipite vers la chambre du petit Lucas.

Il y en a tellement, des choses à endurer…

hl2
 

Humeur : normalisée
Vitalité : exceptionnellement bonne, pour un mercredi
Envie : d’une pomme

Paix à son âme. Samedi soir, il s’est éteint pour toujours.

Il fût fidèle, et courageux. Parfois capricieux et impulsif, parfois incompréhensible aussi. Souffrant d’un excès de ventilation dès lors que nous désirions voir une vidéo, s’échauffant terriblement au moindre surmenage. Mais toujours là, surmontant les épreuves.  Il survécut au sombre Half Life 2, bien mieux que moi qui en fis des cauchemars monstrueux. Il survécut à la campagne de Normandie de 44, dans Call of Duty, encaissant par centaines grenades, obus et balles de mauser. Il survécut à Mammouth, qui comprit vite que la chaleur de son clavier était l’endroit rêvé pour le repos paisible d’un félin casanier.

Il y a deux ou trois semaines déjà, il s’était éteint subitement à deux reprises sans aucune raison, ne répondant de son commutateur marche/arrêt qu’au terme d’une angoissante attente de plusieurs minutes. Certes il avait souffert de nos caprices, de notre insouciance. L’une des charnières de l’écran avait rompu, nous contraignant de le laisser toujours ouvert, accumulant poils et poussière et dans la crainte constante que la deuxième charnière ne cède et nous le décapite. Et puis il y avait aussi l’alimentation, dont la pièce de contact finit par se dessouder (nous avions bien bricolé deux ou trois fois, j’y avais mis un vieux ressort pour caler la pièce, garantir le contact. J’ai même récemment tenté  de ressouder la pièce, dans un dernier espoir de sauvegarde).

Mon ordinateur portable est mort samedi soir. Et depuis ce jour, il est assez étrange de se sentir contraint à l’abstinence, comme on pourrait l’être par une cure de désintoxication. Plus de mails, plus de blog, plus d’Internet. Plus d’ebay, plus de fnac.com, ni d’amazon.com. Plus de wikipedia.org.fr. Et par-dessus tout, j’ai perdu une partie de mon travail d’écriture de ce début d’année. Mais tout cela s’oublie relativement vite devant la perspective d’acquérir enfin un Mac. Oh bien sûr, il n’a pas fallut beaucoup de talent à mon ami Matthieu pour me convaincre, ce fanatique incontesté de l’iMac, iPhone et autre i-chépaquoi. En réalité il y a des i partout dans sa vie. Matthieu, Caroline… Paris, gastronomie, marlboro light… Tout un programme, pour ce parisien à la mode, hédoniste, passionné de nouvelles technologies, qui ressemble un peu à Bill Gates (sacrilège !). « Samedi, tu l’achètes à la fnac, tu passes chez moi, j’te montre comment ça marche. Tu verras, c’est que du bonheur. »Ne reste plus qu’à convaincre ma chérie.

« Si c’est pour dépenser des sous juste pour le design, je suis pas d’accord !

– Rhooo… C’est pas juste pour le design ! Les Mac sont plus fiables, ils plantent moins, et puis c’est un autre univers. Et puis j’ai envie de changer. Ca fait des années que j’ai dit qu’je passerai sur Mac !

– OK. Alors tu me rachètes PhotoShop Element 6 ! Tu sais au moins s’il existe sur Mac ?

– Mathieu ‘i dit que sur Mac le logiciel photo il est vachement bien…

– £*ù^¨=*:;ç& »‘_àèç_\[|- !!!!!! »

Va falloir s’accrocher, pour croquer la pomme.

mac

baywatch

Humeur : chlorée
Vitalité : chlorée
Envie : chlorée

Résolution 2008 : faire du sport

(mais tout faire pour ne pas ressembler à David Hasselhoff).

 

Une forte odeur de chlore me prend les narines dès que nous franchissons la porte. Je dis à mon collègue que j’accompagne :
« Ca fait au moins dix ans que je n’ai pas senti cette odeur ! »
Au moins quinze ans, en réalité, que je n’ai pas mis les pieds dans une piscine. Au guichet un grand panneau de pictogrammes confirme clairement mes craintes. Les shorts de bain sont interdits. Je baisse la tête dans la guérite :
« Pour quelle(s) raison(s) exactement ?
– Parce qu’y’en a qui les portent toute la journée. »
Et ça ne serait pas hygiénique… En tout cas, vraiment pas commode de porter un short de bain sous un pantalon, à mon avis, mais passons.

Une espèce de maître nageur nous écoute, à l’entrée des vestiaires. Avec ses cheveux longs et cette odeur de chlore, il me fait penser à Philippe Lucas, mais en picard profond (nez rougeaud, dents gâtées). Mon collègue l’interroge :
« Vous ne pouvez pas lui en prêter, un maillot ? »
Le bonhomme répond, avec un accent de baraque à frites :
« Môa déjà personnellement j’en prête pô, c’est pô hygiénique. »
Sans façon, quoiqu’il arrive.
Je me dirige vers Decathlon avec ce souvenir vieux de deux ans, de cet essayage de maillot qui m’avait immédiatement dissuadé d’aller à la piscine, après avoir observé ma petite silhouette emmaillotée d’un petit bout de tissu noir moulant. Mais l’idée me vient d’un shorty (d’ailleurs ça fait un peu plus athlétique, au premier abord, et soldes aidant, je m’en tire pour moins de 6 euros).

J’ai toujours eu une haine furieuse contre la piscine. Car s’il est des mauvais souvenirs d’école, celui de la natation accède aisément aux toutes premières places de mon classement. Parce que la piscine avait toujours lieu en hiver, parce que l’eau y était toujours froide, parce que nos heures de piscine étaient toujours à la première heure, parce que, parce que, parce que… j’ai toujours détesté la piscine. Nous étions tous là, dans ce bassin uriné, à patauger comme des animaux, les cheveux tirés par ce foutu bonnet en caoutchouc qui faisait « clac ! », et à grelotter de fureur au bord du bassin lorsque venaient les évaluations. Il ne m’en reste pas beaucoup, de ces heures de naufrage, si ce n’est quelques images furtives. Celle d’un maître nageur en claquette – T-shirt blanc, des cuisses grosses comme mon ventre et avec dix kilos de barbaques dans le slibard. Il faisait la gueule à longueur de séance, nous tendait la perche par un sursaut de pitié lorsque nous semblions nous noyer après avoir bu cent fois la tasse de cette eau infâme, et sifflait de temps en temps, d’un sifflement strident résonnant dans tous les coins, lorsqu’un gaillard faisait le zouave en sautant dans l’eau n’importe comment. Il arrivait que notre professeur d’ « EPS » (Education Physique et Sportive) fasse trempette aussi, histoire de montrer l’exemple. Une année, une femme plutôt athlétique d’une trentaine d’année, pas forcément sympathique, était notre professeur de sport. Un beau matin, alors qu’elle remontait l’échelle du bassin devant notre paquet de gosses agglutinés, nous la vîmes sortir partiellement dévêtue du fait d’un maillot qui devait être un peu trop lâche, ce qui laissa entrevoir un peu la pilosité de son entrejambes, et bien sûr ce jour-là nous avons bêtement et grassement ricané. Et enfin, un matin mémorable, je décidai pour la première fois de ma vie d’ouvrir mon cahier d’excuses pour y m’auto-accorder une dispense de piscine, non sans avoir déployé un talent remarquable à reproduire les caractères arrondis de l’écriture maternelle (pardon maman…). D’ailleurs les filles étaient régulièrement dispensées de piscine, j’en ignorais totalement la raison à l’époque, aussi avais-je considéré qu’au titre de la parité homme-femme, je pouvais aussi débrayer ce jour-là sans trop de remords. Le professeur de sport examina mon carnet (j’avais pris soin de venir emmitouflé dans une grosse écharpe et toussais d’une toux certes un peu forcée mais ma foi crédible, puisque le bonhomme signa la dispense puis se dirigea vers l’autocar sans aucune autre forme de procès). Je passai alors l’une des plus délicieuses matinées de ma scolarité, en salle de permanence, à faire distraitement mes exercices de mathématiques en pensant à toutes les filles dont j’étais amoureux cette semaine-là, et surtout à mes petits camarades pataugeant dans la fosse humide pendant que j’étais moi, en train de me laisser doucement bercer par les premiers rayons du soleil qui perçaient les vitres de la grande salle sentant le vieux bois.

Retour à la piscine. Parcours du combattant dans ce labyrinthe chloré. Un premier bac m’incite à me déchausser avant d’accéder aux vestiaires jonchés de flaques d’eau. Après avoir inséré 1 euro dans le casier je me déshabille, enfile le shorty flambant neuf et quitte, avec le plus grand regret, ma paire de lunettes sans lesquelles je ne suis rien. En marchant vers le bassin, je ne vois absolument rien sauf l’inscription « douche obligatoire ». J’appuie sur le bouton pression et suis surpris par la chaleur du jet qui coule sur mes épaules. C’est un bonheur inouï, et je me dis que je serais même prêt à débourser chaque midi 3 euros 80 pour venir me réchauffer sous cette douche. Une grande luminosité traverse les baies vitrées de la piscine. Dans le bassin, je vois dans le plus grand flou des bras rentrer et sortir de l’eau, éclaboussant les couloirs que plusieurs lignes de flotteurs viennent délimiter. Il y a des robots partout, avec des yeux en plastique bleu et des crânes lisses de toutes les couleurs. Je dois presque coller mes yeux aux panneaux disposés au pied des plongeoirs pour pouvoir lire la ségrégation des niveaux. Sans aucune honte, je me dirige vers le couloir « nageurs lents » puis pénètre dans l’eau tiède. J’essaye de puiser dans mes automatismes d’enfant pour retrouver les bons gestes, et bonnant malant je nage dans le sillage des quelques bonnes femmes qui pataugent dans mon couloir.
« Ma grand-mère… elle faisait tout à l’époque !… allait au marché…. achetait des bouts de tissus… et elle fabriquait tous les manteaux des petits… ah oui c’était un boulot ! ».
On se croirait dans un salon de coiffure. Certaines nagent même avec leurs lunettes. J’observe, à l’autre bout du bassin, quelques athlètes plonger vigoureusement les bras dans l’eau dans un puissant mouvement de crawl. La semaine prochaine, j’essaierai…
Tout mon corps souffre, sans vraiment que je m’en aperçoive, et je m’agrippe à l’échelle comme un naufragé pour reprendre mon souffle, au bout de chaque longueur, puis peu à peu toutes les deux longueurs.

Lorsque je remonte l’échelle, mes mollets se réveillent, comme si sortir de l’eau avait subitement réveillé mon corps un peu chamboulé par l’effort. J’ai la sensation d’être enflé de partout, gonflé des bras et des jambes, comme sortant d’une longue séance de musculation, avec l’impression d’avoir pris dix kilos de muscles, comme par magie.

Allez, moi aussi je veux faire l’homme. La semaine prochaine, je mets des lentilles, m’achète des lunettes de robot, et j’essaye le crawl !

30ème air du temps : Noël

décembre 24, 2007

 

« Allez, vas-y ! »

Alors que j’arrive dans le couloir, j’entends piétiner dehors des voix d’enfants, juste derrière la porte d’entrée de la maison. Je m’immobilise silencieusement pour prêter l’oreille aux murmures.

« Tu dis que c’est pour acheter un cadeau à ta mère, ça marche bien ça. »

Le bruyant ding-dong de la sonnerie retentit dans tout le rez-de-chaussée. J’ouvre la porte, habité par un sadisme frémissant certes un peu involontaire, mais que j’espère bien pouvoir mettre en œuvre.

C’est souvent comme ça, dans une fine équipe de trois. Garçon ou fille, il y a toujours le ou la meneuse, aussi dégourdi(e) qu’effronté(e), la grande perche qui rit bêtement, et le ou la troisième, terré dans un silence maladif, observant le monde avec les yeux de bête d’un animal promis à l’abattoir.

Les trois adolescentes emmitouflées se tiennent au seuil de la porte, par ordre de taille. La meneuse, une enfant d’une dizaine d’années au minois délicat, prend la parole comme convenue :

« Bonjour monsieur, on vend du thym, c’est pour acheter un cadeau à ma maman.»

L’adolescente me tend une main gantée au creux de laquelle j’observe trois pitoyables branchettes probablement arrachées à un jardin du quartier. La greluche de derrière, une grassouillette aux cheveux frisés, me tourne brusquement le dos la main sur la bouche et pouffe de rire. La troisième est immobile comme un piquet, figée de peur, saisie de honte peut-être, je ne la vois pas, elle n’existe pas. Je prends mon air rigide et dépité que je maîtrise si bien :

« Qu’est-ce que c’est que ça… »

La meneuse me fixe d’un regard édifiant de témérité et poursuit avec un aplomb surprenant :

« C’est pour acheter un cadeau à ma maman, c’est dix centimes le brin. »

J’observe d’un air fatigué les branches de thym puis pose mon regard sur les traits angéliques de ma vendeuse d’herbes en herbe, puisant dans les ressources endormies de ma bonté d’âme.

Mes doigts fouillent dans le fond de mon portefeuille et y dénichent une pièce de deux euros. L’adolescente recueille la pièce au creux de sa main, tente de contenir son étonnement puis me tend à nouveau le thym.Je refuse d’un geste agacé de la main.

« Allez, oust ! ».

C’était il y a environ quatre ans, lorsque je travaillais à Chauny. Un petit restaurant sino-vietnamien venait d’ouvrir en centre-ville, et c’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’avais invité mes collègues à venir découvrir cet endroit sympathique tenu par un asiatique d’une trentaine d’années à la jovialité invraisemblable répondant au nom de Toan. Le restaurant s’appelait « Le ravissement d’Asie » et nous, nous disions simplement « Chez Toan », en référence à son heureux propriétaire.

C’était presque comme à la maison, chez Toan. Ses nems étaient fantastiques. Régulièrement je passais la tête dans l’arrière boutique où le père de Toan préparaient les nems selon une recette gardée un peu secrète qu’il m’aurait été de toute façon bien inutile de connaître, puisqu’il me manquait quoiqu’il arrive l’inimmitable savoir-faire, le geste ancestral. Quant aux plats, Toan nous régalait d’immenses assiettes de porc au caramel, de poulet citronnelle ou bœuf au basilic, accompagnés par de généreuses portions de riz et de nouilles sautées. Après tout cela, Toan nous rapportait, pour ainsi dire à volonté, diverses friandises asiatiques engouffrés jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou presque.

J’avais ainsi pris mes habitudes avec Stéphane, un collègue de travail. Il nous arrivait de passer près de deux heures chez notre ami Toan. Celui-ci était d’une gentillesse remarquable, toujours soucieux de notre confort, déployant une infatigable et contagieuse bonne humeur, et c’était aussi pour cela, que nous allions « Au ravissement d’Asie ». Pendant une période, Toan avait embauché une jolie jeune métisse prénommée Annabelle en tant que serveuse. Ce qu’il faut dire sur Annabelle, c’est qu’elle était d’une timidité hors norme. Et dans un premier temps, cette timidité nous privait en totalité du plaisir de sa voix, ce qui manquait beaucoup à la mission que Toan lui avait confiée. Stéphane et moi, avec la patience rigoureuse de vieux habitués, nous déployâmes toute notre énergie pour provoquer son épanouissement, et un beau jour Annabelle s’ouvrit enfin à nous. Et dès ce jour il n’y eut pas d’autres paradis que celui d’aller déjeuner chez Toan. Lorsqu’arrivait le moment du dessert, nous avions instauré, Annabelle, Stéphane et moi, un jeu quotidien. La jeune femme préparait en secret différents types de thé, et nous avions comme défi de deviner chaque jour quel parfum avait eu sa faveur. Puis nous passions de longues minutes à savourer nos liquides parfumés, jusqu’à la dernière tasse.

Toan fit preuve d’une générosité à toute épreuve. Régler la totalité de nos repas n’était pour lui qu’une préoccupation secondaire. Il oeuvrait pour notre bonheur, tout simplement. Et pour satisfaire les appétits les plus exigeants, Toan fit même l’effort d’élargir son menu à des plats européens. Nous eûmes donc aussi droit au steak frites ou à la blanquette de veau. Mais tout cela commençait à nous inquiéter. A force de générosité, Toan ne rentrait visiblement plus vraiment dans ses frais.

Un beau jour nous nous trouvâmes orphelins devant la devanture grise de notre restaurant préféré totalement baissée, et mon agence fût délocalisée à Compiègne, à trente minutes de voiture de Chauny.

 *******

Aujourd’hui c’est avec un plaisir sans nom que je me rendais au restaurant « La baie d’Halong », à l’occasion d’un déplacement à Chauny. J’avais appris que Toan avait persévéré, et reprit un local du centre ville pour ouvrir un nouveau restaurant. Au bout du fil je reconnus la voix de mon ami Toan, qui s’enthousiasma immédiatement de ma venue à Chauny.

Le restaurant était superbe. Toan avait investi dans un très joli service d’assiettes décorées de fines d’orchidées. Il avait décidé de proposer un buffet à volonté, sur lequel nous attendait une grande variété d’entrées et plusieurs plats asiatiques savoureusement préparés. Je me régalai. Peu à peu le restaurant s’emplissait de convives visiblement habitués, et Toan passait de tables en tables, riant d’un rire inimitablement généreux, et il venait régulièrement me voir pour prendre de mes nouvelles et m’exposer ses projets :
 » Bientôt je vais proposer des plats plus européens, pour que ça plaise à tout le monde. Et puis moi aussi, j’en ai marre de manger tout le temps la même chose. Tu vois, un bon rôti de porc avec des patates, j’aime bien ça !!! (rires) ».
Une adorable petite fille d’environ dix-huit mois fit son apparition. La petite Florine s’approcha de notre table et Toan se tourna vers sa fille :
« Allez dis bonjour à tonton Rémy ! »
Florine, après avoir gigoté de droite à gauche avec la timidité touchante des enfants de son âge, me regarda de ses petits yeux et plia les jambes dans un geste superbe de révérence.

Je passais ainsi un déjeuner à l’inimitable saveur. Je quittais mon ami Toan, ravi d’avoir retrouvé ses nems et ses viandes en sauce, son rire de bonheur, et emportant avec moi deux barquettes de viande et de légumes pour me régaler à nouveau le soir même. Je saluais enfin ce bonhomme hors du commun qui m’appelait « mon frère », absolument persuadé que quoiqu’il arrive, lors de mes prochaines visites ses portes seraient toujours grandes ouvertes pour m’accueillir. 

 

Automne

Humeur : maussade
Vitalité : lendemain de mariage
Envie : de faire un bel article

Tout est arrivé en quelques jours seulement. Lorsque je regarde par la fenêtre, j’observe l’automne qui s’est définitivement installé. L’authentique automne. Celui des livres, celui que l’on nous apprenait à l’école. Avec ses feuilles mortes, ses matins calmes où les rayons du soleil viennent lentement mourir sur la fraîcheur du mois de novembre.

Les arbres se sont subitement couverts de vermillon, d’orange et de jaune, donnant aux rues un éclat particulier, sublime, presque éblouissant. L’automne s’est abattu sur la nature qui lentement se prépare au grand sommeil de l’hiver. En attendant la neige du mois de décembre, dont on espère qu’elle sera abondante à Noël pour raviver nos souvenirs et nos délices d’enfance, l’automne nous offre, dans un lumineux silence, son dernier spectacle.

L’automne est comme une aquarelle sur laquelle est venue mourir une goutte d’eau, entraînant avec elle au pied des arbres, ses feuilles sans vie aux couleurs diluées.

Le restaurant était bondé et bruyant, son atmosphère pesa sur moi dès mon arrivée. Le très poli chef de salle m’accueillit à la seconde où je franchis le pas de la porte et me demanda de choisir de m’installer en zone fumeur ou non fumeur. Mourir à petit feu pendant mon déjeuner n’était pas précisément l’objectif de ma venue, aussi fis-je simplement part de mon souhait d’être installé sur les cotés, près d’une fenêtre.

La place était idéale, dans un coin de la salle près de l’entrée, m’épargnant ainsi l’épreuve de devoir manger au milieu de tables occupées par des groupes posant sur ma solitude un regard de curiosité ou de compassion. Juste à coté de ma table pourtant, à quelques dizaines de centimètres pour ainsi dire, je vis immédiatement deux vieilles dames sagement installées face à face. Dire que ces deux dames se ressemblaient à première vue, étant donné leur âge, était dire la vérité. Mais quelques secondes d’observation me suffirent à immédiatement saisir le contraste émergeant de ces deux personnages dont absolument personne, sauf évidemment une serveuse blonde et joviale, ne se souciait.

Car l’une d’elles, manifestement la plus âgée, se distinguait par une courbure du corps démesurée, au point que son visage me parût presque en dessous du niveau de ses épaules et que je crus la dame sous l’emprise de quelque médicament aux effets de somnolence aigus. Ses cheveux gris, dont la raréfaction laissait entrevoir la peau de son crâne, ses rides fatiguées ainsi que les poils emmêlés et particulièrement nombreux qui émergeaient de son menton, tout cela me frappa immédiatement. A dix ou quinze centimètres de son assiette, la vieille dame, avec une lenteur stupéfiante, procédait à la découpe d’une tranche de terrine de campagne accompagnée de deux ou trois cornichons. Les cucurbitacés, déjà découpés en minuscules morceaux, s’obstinaient à ne pas se faire embrocher par la fourchette, aussi la dame déploya t’elle une patience éternelle à piquer chacun d’eux, un par un.

En face de l’embrocheuse de cornichons, la deuxième vieille dame paraissait bien plus alerte. Quoi qu’alerte soit un mot bien mal choisi pour le caractère de cette dame. Elle se portait bien, avec son brushing gris clair et son regard bienveillant. Elle avait fini son entrée depuis bien longtemps et attendait patiemment que les cornichons d’en face, se rendent enfin. Je perçus les premiers mots d’une conversation épurée.
« Ah ça va mieux hein ? demanda la deuxième, tu avais faim ! ».
La mangeuse de cornichons, sans relever les yeux, fit un lent mouvement de la tête négatif.
Alors que je dévorais mon magret de canard grillé, elles se firent servir une pièce de bœuf avec des frites. Le même schéma se reproduit et la première mit un temps considérable à découper et manger sa viande, pendant que l’autre opérait à une vitesse assez proche de la normale. La dame courbée avait manifestement une affection de la main droite l’empêchant tout à la fois de tenir fermement ses couverts et de découper plus rapidement sa grillade fumante.
« Il te fait des misères ton doigt… » remarqua la deuxième.
L’autre, relevant les yeux.
« Ah oui… »
Silence.
« J’ai peur de faire tomber des frites !
– Quoi ?
– J’ai-peur-de-faire-tomber-des-frites ! »
Silence.
« Si tu les fais tomber tu les ramasseras… ».

Alors que tout autour s’agitait, dans un brouhaha permanent, les petites vieilles étaient impassibles, paisibles, lentes. J’avais englouti mon dessert bien avant qu’elle ne termine les quelques frites froides subsistant dans le creux de leur assiette.
« Je cale, dit l’une.
– Ne vas pas te forcer, répondit l’autre, mange ce qui te fait plaisir. »

Avant de partir, j’entendis encore quelques mots échangés à propos du dessert, de glace au cassis, et uniquement au cassis. En me levant, j’octroyai un poli « bonne journée » à l’attention de mes deux dames, et celle qui l’entendit, on imagine laquelle, fût parfaitement charmée par mon geste et me rendit une formule que je ne compris pas vraiment, dans mon empressement, accompagnée d’un sourire dont je revois encore maintenant la sincère beauté.

Je me dis alors que moi, je courrais après ma vie, pendant qu’elles, elles regardaient la leur lentement s’en aller.


Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,

Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu  ?

Charles Baudelaire