A dos de Belphégor

mai 26, 2008

Elle l’appelait « vieille branche », et lui l’appelait « vieille toupie ».

Pour une coïncidence ! Ils étaient nés la même heure du même jour de la même année dans le même petit village du fin fond des Vosges (un patelin qu’on appelait Saucenot). Depuis cette nuit-là, une nuit glaciale d’un hiver sans fin, Raymond et Jeannette ne se quittèrent jamais. Et ils ne quittèrent jamais le village de Saucenot à vrai dire, tellement on y était bien, au pays (et surtout tellement il était difficile de se rendre autre part, depuis ce lieu reculé).

Raymond et Jeannette, qu’on avait surnommés « les amoureux éternels », tellement on était habitué à les voir collés l’un l’autre depuis tout gosses, étaient de bonnes gens, simples en bonheur et parfaits d’humilité. Ils vivaient d’amour et d’eau fraîche. Surtout d’amour.

Les Amériques, l’Asie mineure et les pays nordiques : ils se souvenaient avec douceur et gourmandise de tous ces fabuleux voyages. Que quelques vieux livres écornés à force de lecture, avaient imprimés pour toujours dans leurs esprits vagabonds. Justement, Raymond et Jeannette avaient mis le sou de coté pendant des années, pour s’offrir Belphégor (un vieil âne gris). Ils avaient bien essayé plusieurs fois, de partir en voyage, à dos de Belphégor. Un dimanche ils parvinrent même à gagner la bourgade de Thiélouze (aller-retour !). Vers l’ouest, en direction de Morampierre, la cote était trop longue pour le vieux canasson, et il y plantait à coup sûr ses sabots. Et puis de toutes façons, Belphégor refusait de traverser la forêt car l’animal redoutait le mouvement des branches dans les arbres, qui l’effrayaient au plus haut point.

Jeannette était coquine, Raymond était joueur. Au printemps, Jeannette promettait autant de baisers à Raymond, que de pétales de fleurs qu’il saurait cueillir dans les champs (et Raymond revenait toujours les bras remplis de bouquets fantastiques).

Raymond et Jeannette vieillirent ainsi main dans la main sans qu’aucune chose ne les sépare jamais.

Elle l’appelait « vieille branche », et lui l’appelait « vieille toupie ».

Ils se sont éteints ensemble, la même heure du même jour de la même année dans le même petit village du fin fond des Vosges (un patelin qu’on appelait Saucenot). A vrai dire une très grande tristesse s’empara de tout le pays. Alors pour consoler les enfants, qui ne cessaient de pleurer leurs aïeux, on rapporta que les amoureux éternels, bien que désormais disparus, étaient partis pour le plus beau voyage de leur vie.

A dos de Belphégor…

« Luke, je suis ton père »

Dark Vador

Humeur : bonne (très bonne par anticipation, voir « envie »)

Vitalité : luminothérapie intense

Envie : LCD 37’’ full HD TNT HD + PS3 (étape 1 : étude de marché)

Bien que depuis le début du mois de mai le souffle chaud du Printemps suscite bien des réjouissances et fasse naître bien des sourires, même sur les mines les plus maussades, voilà bientôt trois semaines qu’aucun mot n’a éclos sur l’Art niak. Le temps s’écoule entre mes mains comme le sable brûlant des vacances d’été et les mots glissent entre mes doigts me privant du plaisir de les aligner avec toute la musicalité du pianiste que je fus, et que je redeviendrai bien un jour ou l’autre.

Et c’est justement cette musicalité berçant depuis plusieurs jours mes oreilles qui m’exhorte aujourd’hui à choisir quelques mots pour rendre hommage au second volet de l’œuvre musicale d’un artiste nommé Grand corps malade. Les infatigables, les inusables, les fidèles parmi les fidèles, les courageux et les curieux, les obstinés de l’exploration qui ont su rester ici à me lire depuis deux ans, savent quelle admiration je voue à ce jeune « slamer » (comprenez « poète de rue ») dont j’ai capté les premiers mots un soir d’août 2006. Après « Midi 20 », Grand corps malade revient avec « Enfant de la ville », un deuxième album tout aussi touchant et brillant que le premier.

« Ecrire, c’est choisir ». Cette vérité s’avère cruelle, car comment choisir les adjectifs pour évoquer l’expérience Grand corps malade, sans avoir le sentiment de ne jamais suffisamment approcher la nature des sensations qui en découlent. Je dirais que l’expérience Grand corps malade, c’est un peu l’expérience de la vie, racontée avec la simplicité touchante d’un jeune homme qui a déjà vécu. Parce qu’il est un grand artiste, Grand corps malade possède cette faculté magnifique de savoir transmettre. Transmettre ses vérités et ses émotions. Et en les transmettant, il les partage, il les fait vivre en nous et en faisant cela, il nous invite à nous identifier à lui.

Car même si Grand corps malade pratique le slam, même s’il a grandi dans une banlieue difficile, même si je suis à mille lieux de pouvoir trouver des points communs avec ce jeune homme qui parle en « verlan » et jure même dans ses chansons, Grand corps malade démontre avec une grande limpidité l’universalité des émotions. Car l’amitié, l’amour, l’enthousiasme, la tristesse, l’espérance et ou le désespoir, traversent sans cesse l’existence de chacun d’entre nous. Et écouter une chanson de Grand corps malade, c’est un peu retenir les larmes qu’une pensée récurrente vient faire naître : « Ce que dit ce type est magnifique. »

Car il n’y a rien de plus beau que de savoir saisir l’humanité.