« Voyage au bout de la nuit » – L.F. Céline

mars 9, 2008

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Humeur : reprise du boulot J-0
Vitalité : moyenne
Envie : de lumière

La première chose qui me vient à l’esprit à propos de « Voyage au bout de la nuit », c’est bien malheureusement le soulagement ressenti après l’avoir enfin terminé, ce sombre voyage. Lecture qui fut (symptôme évident d’un malaise incurable), interrompue pendant plusieurs mois, période qu’il me fut nécessaire pour trouver le courage et la curiosité de poursuivre et terminer ce premier roman très controversé de Louis-Ferdinand Céline.

Il n’y a que les grandes œuvres qui dérangent. Et à ce titre, « Voyage au bout de la nuit » peut être un chef d’œuvre littéraire, de part son audace, sa forme, son cynisme, son désespoir inhumain, son jusqu’au-boutisme grinçant. Mais comment juger ce roman si noir, si pessimiste, mais à la fois si juste, si précis dans sa vision de l’humanité ?

Les premiers chapitres du parcours de Bardamu me passionnent. Grande victime universelle, accablé de tout et de rien, traîné dans le sang d’une grande guerre qui le désespère et qu’il ne comprend pas, puis expatrié dans les bourbiers puants d’une Afrique coloniale dégoulinante de maladie et d’inutilité, le lecteur ne peut que se prendre de compassion pour ce jeune homme perdu au milieu de tout, à qui rien ne réussit et dont l’incompréhension et l’ignorance sont parfaitement broyées dans le chaos général de l’humanité.

Mais pour le lecteur que je suis, la pitié se mue lentement en désarroi puis en colère. Qu’il se remue, cet empoté, qu’il se prenne en mains, ce désespéré ! Donnez-lui une chance, à ce bonhomme qui se noie dans la naïveté, l’ignorance et la peur (de l’amour, de la mort… de l’autre, et de lui-même), sauvez-le, cet enfant effrayé de tout ! Mais rien n’y fait. Page après page, Bardamu marche lentement dans le néant, et on finit par le croire, Céline, que la vie n’est qu’un bout de lumière qui finit dans le noir. Parce qu’il a les mots, Céline, pour capter la vérité et pour nous la jeter violemment à la figure. Il transforme en phrases les pensées les plus obscènes, immorales et animales enfouies dans notre inconscient, avec une audace et une précision fascinantes. Il parle un peu de nous, à notre place, sans vraiment nous en demander l’autorisation, et nous avons le masochisme de l’encourager à continuer, en lisant ses mots. Et ingérer entièrement « Voyage au bout de la nuit », c’est un peu accepter de trouver dans son exploration de toutes les misères, quelques-unes qui nous appartiennent : ici Céline est profondément indiscret, impudique, et son lecteur pris au piège de la culpabilité et de la honte. Je ne peux nier qu’une telle force d’évocation dans l’écriture me fascine.

Et c’est là, dans son illustration du roman, que le travail de Tardi, prend une force prodigieuse. Car, à l’instar de Céline qui sait jeter ses mots sur la page comme des éclaboussures de noir sur un tableau, Tardi sait lui, en quelques coups de crayons d’une simplicité déconcertante, ébaucher une âme et même la faire vivre sous nos yeux. En posant deux points noirs sur la silhouette d’un visage, Tardi crayonne l’humanité. En quelques traits noirs au fond d’une composition, il fait vivre une industrie oppressante et nous en fait sentir la fumée et entendre le bruit incessant. L’alchimie avec les mots de Céline est telle qu’il semblerait incohérent de ne pas lire « Voyage au bout de la nuit » sans les traits de Tardi.

Tout cela est presque parfait, dans l’interprétation du dessinateur. La misère de Céline, ou plutôt celle de son Bardamu, est une fidèle transposition en images, et sa force en est mille fois décuplée. Cette association mots-images est révoltante, d’un réalisme morbide, et par conséquent elle décourage, elle révolte : elle finit par dégoûter.

Il n’y a qu’une seule chose à désirer, après avoir lu « Voyage au bout de la nuit », c’est d’en retrouver un peu, de lumière.

 

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4 Réponses to “« Voyage au bout de la nuit » – L.F. Céline”

  1. france said

    Magnifiquee !!

  2. fraid2 said

    viens de trouver un vieil exemplaire dans une brocante…en le feuilletant, j’ai trouvé à l’intérieur une critique littéraire de guignol’s band découpée dans un journal (certainement collaborationniste) de 1944, comme si cet article avait été soigneusement caché puis oublié depuis…je me suis du coup replongé dans la lecture de quelques chapitres…pas trop longtemps…

    J’aime beaucoup le ton de votre article et il résume assez bien le sentiment général de la plupart des gens qui lisent le voyage…Mais après toutes ces années ce que j’y vois n’est pas seulement de la ‘noirceur’ ou du ‘pessimisme’ mais plutôt quelque chose qui ressemblerait à du manque d’amour ou de la difficulté d’aimer…ce qui peut être revient au même…

    • guybrush said

      Merci pour cette réaction. Avec du recul, je regrette de ne pas avoir plus apprécié ce roman qui en passionne d’autres. Mais je suis tout à fait d’accord avec cette analyse sur la noirceur de cette oeuvre qui pourrait être reliée à un manque d’amour. Souvent lorsque je vais dans des magasins de livres je m’arrête devant les autres romans de Céline sans jamais oser me décider à en lire un deuxième. Peut-être me faut-il attendre encore quelques années pour avoir le recul et une certaine expérience encore de la vie, pour le faire…
      Bonne route,

  3. Bonsoir et bonjour,
    Cet espace pour une annonce…

    « Nuit d’Amérique »

    (d’après les chapitres américains du « Voyage au bout de la nuit » de L. F. Céline)

    Théâtre du temps, 9 rue du Morvan, Paris. Métro Voltaire.

    Du 17 au 28 février 2010.
    20h30 / 17h dimanche.

    Synopsis : Bardamu débarque pauvre et fiévreux au pays du travail à la chaîne et du dieu Dollar.

    Version scénique / Mise en scène : Julien Bal
    Avec : Guillaume Paulette (Bardamu)
    Valentina Sanges (Molly)
    Giulio Serafini (Le groom, le joueur de Base Ball qui danse au bordel)
    Julien Ratel (Flora, l’infirmier, Bébert le chanteur)
    Renaud Amalbert (Pierrot le fou)
    David Augerot (Marcel, Robinson, le facteur de Meudon)
    Lumières : Renaud Amalbert
    décor : Lightcorner

    Informations : chromoscompagnie ( at ) yahoo.fr
    01 43 55 10 88

    Notes de mise en scène, extrait :

    … Pour raconter la coulée de Bardamu aux US, nous refusions d’emblée tout théâtre de narration, du souvenir par la voix, du sommeil. Nous voulions faire de ce texte du désarroi un théâtre de la joie et du nerf. Il fallait alors injecter dans les dialogues certains passages narratifs, faire de ce roman une suite d’échanges, traduire ces chapitres en théâtre. Si toute traduction est une négociation serrée entre l’oeuvre de départ et la langue d’atterrissage, nous avons joué de cet espace trouble qui parfois s’annule, parfois s’étend, entre le Bardamu secret de l’oeuvre et le Bardamu qui sait dire dans l’instant ce qu’il ressent du monde.

    De cet effort est né notre second spectacle Célinien (Après les « Entretiens avec le Professeur Y. » en 2007) « Nuit d’Amérique ».
    Une troisième version scénique, dans un an, fermera ce cycle « New-York, Detroit, Meudon » par des instants d’ « Un Château l’autre ».

    Ici, en cette « Nuit d’Amérique », des figures perturbent le parcours de Bardamu (Molly, Pierrot, Robinson, Marcel et Flora (l’Eglise), Lola, L’infirmier, le groom, le joueur de Base Ball).
    La nuit, les fantômes rendent hommage au « rien du tout de derrière le ciel » et Molly console Bardamu qui fuira un dimanche (un gloomy sunday).
    Nous le retrouvons, le Ferdine, pour finir, à Meudon, en 1950, au lendemain du décès de Madame Bérenge. Et puis voilà. Et puis tant pis…

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