Humeur : corporate
Vitalité : bon niveau, malgré l’heure confisquée.
Envie : d’être brillant.

Sur le revêtement carrelé des vestiaires fumants, une fine pellicule d’eau manque de me faire trébucher. Une formidable agitation s’est emparée des lieux et de toutes parts me parviennent les cris aigus d’un groupe, d’une meute de culottes courtes remuantes qui sortent du bassin en courant. J’avais oublié la terrible résonance que pouvait avoir une telle colonie de vacances dans les vestiaires d’une piscine. Avec la froide sérénité qu’est la mienne, je me dirige vers les casiers du fond épargnés par l’assaut général et autour de moi, des corps pâles et grelottants courent, glissent et se faufilent. Subitement, un mioche d’une dizaine d’année tout au plus, ouvre brutalement la porte de sa cabine et disparaît aussitôt dans la confusion générale, et j’en profite pour monopoliser à mon tour ce petit coin d’intimité pour me changer. Le brouhaha, bien que dégressif, se poursuit autour de mon silence à moi. Il y a les garçons qui crient pour faire peur aux filles, et les filles qui crient de peur devant les garçons. Ca tape sur la cloison de gauche, et sur la cloison de droite. Sur le carrelage, je vois même les ombres multiples qui gigotent bruyamment dans les cabines. Ce doit être sacrément fatiguant, d’être un gosse.

Et puisque dans l’ordre du monde certaines logiques sont implacables, et qu’aucune cause n’existe sans sa conséquence, je pénètre dans l’eau tiède du bassin en faisant abstraction du voile jaune pâle qu’elle renferme aujourd’hui. Il y a deux jours encore ma tendre moitié, bouillonnant d’un enthousiasme exponentiel devant la perspective des travaux de décoration de notre chambre, tentait de justifier son impatience : « Il faut se fixer des objectifs, sinon on n’avancera jamais ! » Ne pas boire la tasse, voilà qui fût à ce moment-là le seul, l’unique, l’indispensable objectif de ma séance.

Tout cela n’est qu’une question de générations qui se succèdent. Après le départ agité des plus jeunes, une toute autre population investit la fosse humide. Partout dans les couloirs du bassin se mettent lentement en marche l’Arrière banc des amateurs de chlore, la Troisième génération des nageurs à l’ancienne et l’Amicale des retraités pataugeants de Compiègne. Les années qui sont passées ont affecté les corps. Ceux-ci semblent un peu plus frêles que jadis, et celles-là un peu moins sveltes qu’avant. Et tout ce beau monde s’entasse au bas des échelles, s’agglutine au pied des plongeoirs, s’agrippe aux flotteurs bleus et blancs des couloirs. Ca parle toujours de cuisine, de querelles de voisinage et de petits-fils qui viennent d’avoir leur diplôme de je-ne-sais-quoi (mais c’est un sacré diplôme dont on est toujours très fier…).

Alors que le crawl constitue toujours à mes yeux la nage des habitués par excellence, je me contente fort modestement de ma brasse coulée, dont les mouvements de tête plongeant alternativement dans l’eau me font spectateur d’un monde aquatique plein de surprises. De là-dessous, en même temps que j’expulse l’air de mes poumons en faisant de grosses bulles qui résonnent dans l’eau, j’observe avec curiosité les parties immergés des vieux icebergs qui gigotent : cela me semble toujours aussi incongru, de vouloir nager à l’oblique. Je ne suis pas un exemple en la matière, mais tout de même… Une dame me frôle en imprimant dans son sillage les mouvements d’une nage admirable quoique originale, qu’une sirène n’aurait guère mieux faits. Une autre me laisse même dans les narines l’odeur veloutée d’un parfum ou de quelque produit cosmétique aux senteurs plutôt bien formulées (c’est fou ce que les gens peuvent sentir, même dans l’eau). Je me retourne dans l’espérance que la douceur de cette fagrance soit aussi celle de la nageuse qui l’accompagne, mais le sport n’ayant toujours pas révélé ses vertus de guérisseur miraculeux de la myopie, je ne vois absolument rien qu’une forme qui s’éloigne de moi en remuant les bras.

Il faut le vouloir quand même, pour venir s’agglutiner pendant trois quarts d’heure dans un bassin d’eau chlorée… J’espère au moins que ça va finir par me les réveiller, mes pectoraux de gringalet.

38ème citation du jour

mars 26, 2008

Confiance, courage et patience.

Et, doté de ces trois forces, se convaincre que rien n’y résiste.

 

Ecrire

 

Printemps

mars 21, 2008

Printemps
 

Humeur : douce
Vitalité : trio gagnant (piscine – flunch – sieste)
Envie : de me replonger ce soir dans l’écriture

Adieu Hiver.

Hiver infâme, plongé dans l’obsurité tremblante des nuits sans fin et des jours trop courts. Adieu Hiver, dégoulinant d’une humidité pénétrante et suitant d’une fièvre grise.

Voici venu le Printemps, et avec lui toutes les réjouissances qui l’accompagnent.

Derrière moi s’éteint lentement le souvenir des souffrances passées et s’efface peu à peu la trace des expériences douloureuses. Et devant moi, dans le contre-jour naissant d’un soleil qui revit, se dessine lentement l’espérance de jours meilleurs et la perspective d’un peu de chaleur.

Au dehors les choses, que les couleurs de la vie viennent envelopper à nouveau, sont comme les images d’un monde coloré dont on a peine encore à croire qu’elles sont la réalité. Le Printemps est un oiseau multicolore, il est comme ce rêve qui se pose enfin sur le sol et y répand les lueurs embryonnaires de l’Eté.

Il y aura l’odeur brute de la fumée du bois qui crépite et celle de la viande qui grésille sur la grille. Il y aura les brins d’herbe chatouillant la peau pour les encas au soleil. Il y aura la douceur d’une existence insouciante, qu’enveloppent des journées délicieuses, désireuses de grignoter peu à peu des minutes sur les nuits affaiblies.

Adieu Hiver.
Voici venu le Printemps, et avec lui toutes les réjouissances qui l’accompagnent.   

37ème citation du jour

mars 21, 2008

« On devrait toujours écrire comme à un vieil ami. »

Jean-Claude Pirotte

 Pourrais-je dire « On devrait toujours écrire », tout simplement ?

MR2

Humeur : secouée
Vitalité : record annuel de grasse matinée
Envie : de pas grand-chose d’autre
 

Aller seul au cinéma est pour moi une chose très peu courante, même si je me lamente régulièrement de ne pas prendre assez de temps pour aller découvrir les dizaines de films que je souhaite aller voir au cinéma. « MR73 » vint comme le prétexte idéal pour renouer avec cette solitude.

Lorsque je me risque à écrire sur un film aussi marquant que « MR73 », j’hésite à y renoncer au bout de trois lignes, car à bien y réfléchir, vouloir commenter des grandes œuvres c’est risquer de dénaturer les sentiments qu’on éprouve à leur égard.

Voir « MR73 », c’est accepter d’avoir le ventre serré pendant deux heures d’une expérience noire, où viennent mourir les éclaboussures rouges d’une histoire abominable. Lumière blafarde, univers plongé dans une obscurité morbide, « MR73 » me rappelle justement ma dernière lecture, comme s’il était un peu ce « Voyage au bout de la nuit », porté au cinéma.

Force est de reconnaître la puissance d’évocation qu’Olivier Marchal a déployé dans « MR73 ». Tout comme le réalisateur l’avait fait avec beaucoup de talent dans « 36 quai des orfèvres », c’est à partir de son expérience au sein de la police dans les années 80 qu’Olivier Marchal a construit son film. Mais autant dire que face à « MR73 », « 36 » n’est qu’une petite promenade au parc Astérix. On ne sait pas trop pourquoi, on ne sait jamais l’expliquer, mais « MR73 » fait partie de ces films traumatisants qui fascinent.

Au cœur de cette fascination, la brillantissime prestation d’un Daniel Auteuil écorché, saisissant, totalement investi dans le rôle principal de Louis Schneider. Et autour de lui, une mise en scène qui prend à la gorge, une photographie qu’un « Seven » n’aurait pas mieux rendu, une ambiance musicale lugubre, servant le film avec une efficacité redoutable (B.Coulais). Fidèle aussi à ses acteurs, Olivier Marchal poursuit avec Francis Renaud, Gerald Laroche et sa propre épouse, Catherine Marchal. Et le tout fonctionne terriblement bien, dans cette lente descente aux enfers que plusieurs nuits de sommeil ne suffisent point à oublier.

Ames sensibles s’abstenir.

MR1

 

      

Et si, et si…

mars 12, 2008

Humeur : vexé
Vitalité : après-midi difficile (welsch-frites au déjeuner)
Envie : qu’un peu de talent vienne me sauver

Lorsqu’on est petit garçon, on ne sait pas bien ce que c’est, que d’être adulte. On est loin d’imaginer toutes les épreuves qui patientent au bord du chemin, en attendant qu’on passe devant pour nous sauter dessus. Plus on grandit, plus on a l’impression que la vie n’est qu’une succession d’obstacles. Plus on grandit, plus on se dit qu’elles sont passées trop vite, toutes ces années où l’on était petit. Et si, et si…

Et si on refaisait tout à l’envers, pour revivre toutes ces choses si vite écoulées entre nos mains ?

Je me déciderais à épouser ma femme, convaincu que nous serions prêts pour cela, et confiant en l’avenir. Je décrocherais mon diplôme d’Ingénieur et intégrerais une grande société, investi d’un peu de naïveté et de beaucoup de bonne volonté (ou l’inverse). Je passerais cinq années insouciantes, vivant de tout et de rien aux cotés de mes amis dans des appartements sans dessus dessous, révisant nos exams la clope au bec après deux ou trois platées de pâtes trop cuites (avec beaucoup de fromage râpé dessus). Du jour au lendemain je deviendrais un homme (un vrai). Je passerais mon Bac « S  option bio », la peur au ventre, priant pour que les mathématiques ne soient pas mon naufrage. La philosophie me fascinerait après avoir fait une irruption un peu brutale dans ma vie de lycéen. Je connaîtrais mes premières passions amoureuses, aussi exaltantes que fatales, m’incitant sans cesse à prendre ma plume pour exorciser mes démons (naissance de l’écriture). Je me laisserais bercer par l’existence avec mes acolytes du lycée, à fumer quelques pétards (pardon papa, pardon maman, mais c’est l’âge qui voulait ça) et à écouter de la musique des nuits entières. Je gratterais mes premiers airs de Nirvana à la guitare, et du Téléphone, aussi. Je brillerais au brevet des collèges, avec des notes à deux chiffres partout (sans exception). Ces années seraient celles du biactol, du champooing antipelliculaire, du carnet de discipline et des copains et copines : sans compter. Un soir dans ma chambre je penserais à une jolie fille du collège, très fort. Je connaîtrais mes plus belles années avec mon meilleur ami, à toucher à tout et à rien (à vivre). Des jeux en tout genre, des escapades en vélo-cross, du cerf-volant, de la cuisine improbable, sucrée, salée, sucrée-salée, des maquettes d’avions, de bateaux et d’hélicoptère, des figurines minuscules à peindre, du bricolage maladroit, des bêtises, des pétards qui explosent dans les bouses de vache et tant d’autres choses encore (ça s’entasse dans le cerveau, tous ces souvenirs éternels). Je perdrais ma grand-mère, et ce serait un peu la fin de la vie, même pour moi (quelle injustice…). J’embrasserais pour la première fois (elle s’appelait Ludivine), avec la langue s’il vous plaît, et je trouverais cela dégoûtant, mais je serais terriblement amoureux. Amoureux aussi de ma prof de musique (mais je ne serais pas le seul). Je serais terrorisé par « Monsieur », ses fractions, ses divisions et ses craies qui hurlent au tableau. Je voudrais me marier avec la petite nouvelle, Hélène, qui a la peau douce et de si beaux cheveux. Je traverserais la France du sud vers le nord. Il y aurait tous les mômes du quartier (et du soleil, rien d’autre). Des cultures de têtards dans des bouteilles en plastoc qui finissent par puer la mort sur la terrasse. J’arriverais à faire du vélo sans les mains (mon menton s’en souviendrait malgré tout) et frôlerait le désastre en mettant le feu au champ du voisin. Je serais le « premier des garçons » à l’école, et ferais mes premières gammes au piano (madame Piolet : mes hommages retentissants).

Le sable de la plage (immense) serait brûlant sous mes petits pieds mais je ne m’en soucierais guère. Je jouerais pendant des heures, nu sur la plage, et le temps ne serait rien pour moi (absolument rien). Le soleil taperait sur ma nuque noircie, mais je serais invincible. Je grimperais sur les obstacles. Les murets, les murs, les pans de murs, les rochers. Je soufflerais dans l’harmonica, accroupi sur mon pot. Je passerais mon temps à régurgiter mes repas et à crier la nuit pour qu’on s’occupe de moi. Et enfin je taperais des pieds contre le ventre qui me nourrit depuis des mois en essayant de crier :

« J’en ai assez d’être dans le noir ! Laisse-moi sortir, maman, laisse-moi sortir. Il y a toutes ces choses-là, qui m’attendent… »

Voyage1

Humeur : reprise du boulot J-0
Vitalité : moyenne
Envie : de lumière

La première chose qui me vient à l’esprit à propos de « Voyage au bout de la nuit », c’est bien malheureusement le soulagement ressenti après l’avoir enfin terminé, ce sombre voyage. Lecture qui fut (symptôme évident d’un malaise incurable), interrompue pendant plusieurs mois, période qu’il me fut nécessaire pour trouver le courage et la curiosité de poursuivre et terminer ce premier roman très controversé de Louis-Ferdinand Céline.

Il n’y a que les grandes œuvres qui dérangent. Et à ce titre, « Voyage au bout de la nuit » peut être un chef d’œuvre littéraire, de part son audace, sa forme, son cynisme, son désespoir inhumain, son jusqu’au-boutisme grinçant. Mais comment juger ce roman si noir, si pessimiste, mais à la fois si juste, si précis dans sa vision de l’humanité ?

Les premiers chapitres du parcours de Bardamu me passionnent. Grande victime universelle, accablé de tout et de rien, traîné dans le sang d’une grande guerre qui le désespère et qu’il ne comprend pas, puis expatrié dans les bourbiers puants d’une Afrique coloniale dégoulinante de maladie et d’inutilité, le lecteur ne peut que se prendre de compassion pour ce jeune homme perdu au milieu de tout, à qui rien ne réussit et dont l’incompréhension et l’ignorance sont parfaitement broyées dans le chaos général de l’humanité.

Mais pour le lecteur que je suis, la pitié se mue lentement en désarroi puis en colère. Qu’il se remue, cet empoté, qu’il se prenne en mains, ce désespéré ! Donnez-lui une chance, à ce bonhomme qui se noie dans la naïveté, l’ignorance et la peur (de l’amour, de la mort… de l’autre, et de lui-même), sauvez-le, cet enfant effrayé de tout ! Mais rien n’y fait. Page après page, Bardamu marche lentement dans le néant, et on finit par le croire, Céline, que la vie n’est qu’un bout de lumière qui finit dans le noir. Parce qu’il a les mots, Céline, pour capter la vérité et pour nous la jeter violemment à la figure. Il transforme en phrases les pensées les plus obscènes, immorales et animales enfouies dans notre inconscient, avec une audace et une précision fascinantes. Il parle un peu de nous, à notre place, sans vraiment nous en demander l’autorisation, et nous avons le masochisme de l’encourager à continuer, en lisant ses mots. Et ingérer entièrement « Voyage au bout de la nuit », c’est un peu accepter de trouver dans son exploration de toutes les misères, quelques-unes qui nous appartiennent : ici Céline est profondément indiscret, impudique, et son lecteur pris au piège de la culpabilité et de la honte. Je ne peux nier qu’une telle force d’évocation dans l’écriture me fascine.

Et c’est là, dans son illustration du roman, que le travail de Tardi, prend une force prodigieuse. Car, à l’instar de Céline qui sait jeter ses mots sur la page comme des éclaboussures de noir sur un tableau, Tardi sait lui, en quelques coups de crayons d’une simplicité déconcertante, ébaucher une âme et même la faire vivre sous nos yeux. En posant deux points noirs sur la silhouette d’un visage, Tardi crayonne l’humanité. En quelques traits noirs au fond d’une composition, il fait vivre une industrie oppressante et nous en fait sentir la fumée et entendre le bruit incessant. L’alchimie avec les mots de Céline est telle qu’il semblerait incohérent de ne pas lire « Voyage au bout de la nuit » sans les traits de Tardi.

Tout cela est presque parfait, dans l’interprétation du dessinateur. La misère de Céline, ou plutôt celle de son Bardamu, est une fidèle transposition en images, et sa force en est mille fois décuplée. Cette association mots-images est révoltante, d’un réalisme morbide, et par conséquent elle décourage, elle révolte : elle finit par dégoûter.

Il n’y a qu’une seule chose à désirer, après avoir lu « Voyage au bout de la nuit », c’est d’en retrouver un peu, de lumière.

 

Voyage2