33ème air du temps : les fantômes noirs

février 18, 2008

Il est 5h45 lorsque le réveil retentit, comme tous les matins depuis tant d’années. Maria se lève péniblement, se frotte les yeux encore endormis puis dans l’obscurité, elle se dirige silencieusement vers la chambre du petit Lucas. Elle aime bien, tous les matins, avant qu’il ne se réveille à son tour, ouvrir discrètement la porte sans faire de bruit et observer son visage d’enfant paisible. C’est son petit bonheur quotidien à elle, avant d’affronter tout le reste (il y en a tellement des choses, à endurer…).

Il fait terriblement froid, dans la cuisine de son modeste appartement. Même si elle en a l’habitude, maintenant, Maria dort en pull. Le chauffage, ça coûte trop cher, et de toute façon le propriétaire ne l’a toujours pas réparé, depuis un an qu’il ne fonctionne plus, pas plus que la douche où l’eau chaude ne coule que par intermittence. La jeune femme découpe quelques tranches de la baguette de la veille, les introduit dans le grille-pain puis place ses deux mains au dessus des résistances. C’est si bon, l’odeur du pain grillé, et surtout la chaleur qui s’en dégage !

Elle est savoureuse, cette baguette. Depuis quelques semaines, un nouveau boulanger s’est installé au pied de la barre d’immeuble. Maria n’a jamais vraiment manifesté aucun comportement raciste. D’ailleurs elle ne s’est jamais sentie raciste, elle pensait juste « je n’ai rien contre les noirs ou les arabes, mais quand même… ». Et puis un jour le petit algérien a ouvert les portes de sa boulangerie (c’est vrai qu’il est bon son pain, à l’algérien). Maria se dit que finalement, il n’y a vraiment aucune raison pour avoir de mauvais ressentiments pour les étrangers (et d’ailleurs elle, elle est d’origine portugaise, non ?).

En buvant son café, Maria feuillette distraitement les publicités qu’elle vient de recevoir : elle aimerait tant s’acheter ça… Et ça… Et ça ! Ce serait tellement bien, de faire du shopping ! Mais avec son seul salaire pour nourrir le petit Lucas et payer son loyer (rien que cela), c’est un peu juste tout de même. Dans un mois ou deux, si tout se passe bien, elle pourra s’acheter une nouvelle paire de chaussures au marché, et peut-être même un deuxième pull, ça ne sera pas de trop, du moins essaye t’elle de s’en convaincre.

Une étrange sensation s’empare subitement de Maria.

Au dehors, le jour ne s’est pas encore levé sur la cité. Mais il y a comme un souffle noir qui semble s’élever du pied des immeubles. En regardant à travers sa fenêtre, Maria les aperçoit. Ils sont plusieurs dizaines, plusieurs centaines peut-être. Il est difficile de les compter tellement ils sont nombreux, et partout, sortant des camions et se faufilant comme des ombres entre les arbres du petit parc. Mais si elle avait pu les compter, elle aurait pu en dénombrer un millier. Vus d’ici, du dixième étage, ils ont tous un uniforme bleu sombre ou noir. En regardant bien, elle voit scintiller les lettres « police » sur le dos de certains. D’autres fantômes portant les lettres « RAID » (elle ne sait pas ce que cela signifie) sont vêtus de casques à visière, de gilets par balles et ils transportent tout un arsenal militaire qui fait vraiment peur à voir.

Maria se met sur la pointe des pieds pour saisir les moindres détails de cette inquiétante armada qui se déverse au pied de son immeuble. « Ils viennent tourner un film, ici, à Villiers-le-Bel ? » C’est vrai après tout, c’est plutôt étonnant d’apercevoir plusieurs caméras au milieu de ce déploiement de forces.

Mais ce n’est pas un film. Maria observe les fantômes noirs pénétrer dans les immeubles avec une froide coordination. Et après quelques secondes d’une attente qu’une anxiété fiévreuse rend insupportable, elle entend les coups de béliers qui défoncent les portes à différents étages de l’immeuble. Le cœur de Maria vibre d’effroi à chaque coup qui résonne et à chaque cri qu’elle perçoit. Elle se met les mains sur les oreilles pour ne plus endurer ces instants tragiques et, dans un souffle d’instinct de survie qui la secoue, elle se précipite vers la chambre du petit Lucas.

Il y en a tellement, des choses à endurer…

2 Réponses to “33ème air du temps : les fantômes noirs”

  1. Fred said

    oui.. comment « les braves gens » ont il pu vivre ces évènements…?
    J’aime bien ce texte…
    bises

  2. papounet said

    Lors de notre vie ( il y a déjà quelques années) dans la banlieue Nord, il y avait déjà quelques grands ensembles, il y avait aussi des champs, des vergers, des enfants qui jouaient dans les vergers,la vie à Ecoeun, Sarcelle, Villier le Bel était tranquille tout de moins je crois me le rappeler avec ….mes yeux d’enfant.

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