« Sois imprudent, et surtout donne,

Donne-toi sans compter »

 George Meliès à Little Jack

mécanique

Il est 5h45 lorsque le réveil retentit, comme tous les matins depuis tant d’années. Maria se lève péniblement, se frotte les yeux encore endormis puis dans l’obscurité, elle se dirige silencieusement vers la chambre du petit Lucas. Elle aime bien, tous les matins, avant qu’il ne se réveille à son tour, ouvrir discrètement la porte sans faire de bruit et observer son visage d’enfant paisible. C’est son petit bonheur quotidien à elle, avant d’affronter tout le reste (il y en a tellement des choses, à endurer…).

Il fait terriblement froid, dans la cuisine de son modeste appartement. Même si elle en a l’habitude, maintenant, Maria dort en pull. Le chauffage, ça coûte trop cher, et de toute façon le propriétaire ne l’a toujours pas réparé, depuis un an qu’il ne fonctionne plus, pas plus que la douche où l’eau chaude ne coule que par intermittence. La jeune femme découpe quelques tranches de la baguette de la veille, les introduit dans le grille-pain puis place ses deux mains au dessus des résistances. C’est si bon, l’odeur du pain grillé, et surtout la chaleur qui s’en dégage !

Elle est savoureuse, cette baguette. Depuis quelques semaines, un nouveau boulanger s’est installé au pied de la barre d’immeuble. Maria n’a jamais vraiment manifesté aucun comportement raciste. D’ailleurs elle ne s’est jamais sentie raciste, elle pensait juste « je n’ai rien contre les noirs ou les arabes, mais quand même… ». Et puis un jour le petit algérien a ouvert les portes de sa boulangerie (c’est vrai qu’il est bon son pain, à l’algérien). Maria se dit que finalement, il n’y a vraiment aucune raison pour avoir de mauvais ressentiments pour les étrangers (et d’ailleurs elle, elle est d’origine portugaise, non ?).

En buvant son café, Maria feuillette distraitement les publicités qu’elle vient de recevoir : elle aimerait tant s’acheter ça… Et ça… Et ça ! Ce serait tellement bien, de faire du shopping ! Mais avec son seul salaire pour nourrir le petit Lucas et payer son loyer (rien que cela), c’est un peu juste tout de même. Dans un mois ou deux, si tout se passe bien, elle pourra s’acheter une nouvelle paire de chaussures au marché, et peut-être même un deuxième pull, ça ne sera pas de trop, du moins essaye t’elle de s’en convaincre.

Une étrange sensation s’empare subitement de Maria.

Au dehors, le jour ne s’est pas encore levé sur la cité. Mais il y a comme un souffle noir qui semble s’élever du pied des immeubles. En regardant à travers sa fenêtre, Maria les aperçoit. Ils sont plusieurs dizaines, plusieurs centaines peut-être. Il est difficile de les compter tellement ils sont nombreux, et partout, sortant des camions et se faufilant comme des ombres entre les arbres du petit parc. Mais si elle avait pu les compter, elle aurait pu en dénombrer un millier. Vus d’ici, du dixième étage, ils ont tous un uniforme bleu sombre ou noir. En regardant bien, elle voit scintiller les lettres « police » sur le dos de certains. D’autres fantômes portant les lettres « RAID » (elle ne sait pas ce que cela signifie) sont vêtus de casques à visière, de gilets par balles et ils transportent tout un arsenal militaire qui fait vraiment peur à voir.

Maria se met sur la pointe des pieds pour saisir les moindres détails de cette inquiétante armada qui se déverse au pied de son immeuble. « Ils viennent tourner un film, ici, à Villiers-le-Bel ? » C’est vrai après tout, c’est plutôt étonnant d’apercevoir plusieurs caméras au milieu de ce déploiement de forces.

Mais ce n’est pas un film. Maria observe les fantômes noirs pénétrer dans les immeubles avec une froide coordination. Et après quelques secondes d’une attente qu’une anxiété fiévreuse rend insupportable, elle entend les coups de béliers qui défoncent les portes à différents étages de l’immeuble. Le cœur de Maria vibre d’effroi à chaque coup qui résonne et à chaque cri qu’elle perçoit. Elle se met les mains sur les oreilles pour ne plus endurer ces instants tragiques et, dans un souffle d’instinct de survie qui la secoue, elle se précipite vers la chambre du petit Lucas.

Il y en a tellement, des choses à endurer…

 

Humeur : tristounet (Syracuse)
Vitalité : bonne
Envie : d’être en week-end (parce que je le vaux bien)

 Comme chaque année, je ne ferai point vivre le commerce de la Saint Valentin. A bien y réfléchir et en puisant dans la marmite bouillante de mes souvenirs, la dernière fois que j’ai fêté la Saint Valentin date d’environ quatorze ans (tiens… cela me fait penser qu’il y a  quatorze ans, j’avais quatorze ans). Quant à me souvenir du cadeau offert à mon amoureuse de cette époque… Retenons certainement une lettre passionnée où je lui déclarais mon dévouement le plus éternel et mon affection la plus sincère. Un modeste petit bijou peut-être, honnêtement acquis en regroupant toutes les piécettes de mon argent de poche (dix francs par-ci par-là, un sou est un sou).

Depuis ce temps-là les années ont passé. Je continue à écrire, bien sûr, avec un peu moins de fautes d’orthographe et déployant un vocabulaire un peu plus riche. Les bijoux se chiffrent en plusieurs dizaines d’euros ; l’amour ne s’écrit plus guère, il se vit au quotidien, avec ses hauts, avec ses bas, comme une longue route vallonnée qui en ses sommets nous fait entrevoir, comme un grand soleil éblouissant, le chemin de la plénitude.

« Dans un couple, peut-être que l’important n’est pas de vouloir rendre l’autre heureux,

c’est de se rendre heureux et d’offrir ce bonheur à l’autre. »

Jacques Salomé

Tagged by Fred

février 11, 2008

Humeur : joviale
Vitalité : rechargée par un week-end en famille
Envie : d’un Macbook Air (1699 € quand même)

La règle du « tag », c’est que le taggué doit dévoiler 7 petits secrets ou anecdotes sur sa vie. Je me prête au jeu avec malice.

1- Oui, je l’avoue, j’adore manger des choux de Bruxelles chez Flunch. Mais seulement la semaine. J’adore aussi le steak de hampe chez Courtepaille.

2- J’ai toujours une pièce de 1 euro dans ma voiture, pour le caddie ou le vestiaire de la piscine. Par contre je rétrograde un peu trop vite la troisième vitesse je pense.

3- Beaucoup de choses m’agacent dans la vie. Surtout les serveurs qui portent des T-shirt « Staff », ou les hommes qui font constamment « cling cling » avec les pièces de monnaie dans la poche de leur costume. Le pire, c’est quand je m’agace moi-même.

4- Mon métier ne me passionne guère. Par contre il ne me prive pas de m’acheter un Macbook Air sans trop de privations en contrepartie. Mais je ne désespère pas, demain ou dans dix ans, de me reconvertir dans un métier d’écriture.

5- Pendant la nuit, mon chat se faufile sous la couette et dort entre nous deux.

6- Le jour le plus horrible de ma vie, ce fut quand… oh non, je ne peux pas vous le raconter, c’était vraiment trop horrible…

7- Je suis fou amoureux de ma femme, et je ne lui dis certainement pas assez souvent. En plus, sur mon blog, elle ne lit que les titres et ne regarde que les images. Elle en loupe, des choses ! Je vais juste mettre une photo d’elle, ça devrait l’interpeller…

MC

Humeur : clownesque
Vitalité : clownesque
Envie : de clown

Derrière le rideau, c’est l’effervescence. L’agitation de tous les instants. La créativité bouillonne dans ma tête, les envies aussi. Devant nous, sur les tables, un bric-à-brac sans nom de vieux habits en tout genre, de chapeaux improbables et de perruques fantastiques. Nous saisissons chaque objet, le retournons en tout sens, l’enfilons d’un coté, de l’autre, passons au suivant. Frédérique et moi sommes en pleine ébullition pour notre préparation, tandis que Sandrine et Delphine ont déjà franchi le rideau en musique et suivent les indications de Luis en tentant de maîtriser leurs fous rires.
Chaque seconde qui passe nourrit de nouvelles idées.
– Tiens, mets ça comme ça.
– Ah oui, bonne idée !

Fred s’est affublée de tout un tas de choses dans tout un tas de sens. Elle a mis cette vieille paire de lunettes que j’avais portée pour notre spectacle du mois de mai dernier, enfilé autour du coup un grand collier hideux et s’est confectionné une opulente paire de seins qui tombent lamentablement. De mon coté je prépare physiquement et mentalement mon vieux pépé déglingué. Ce soir j’ai envie de m’amuser.
– Tu veux ça ?
Je refuse le tube de dentifrice que me tend Fred. (Mais si ! Prends-le !). Idée… Et je l’enfourne dans ma poche.

La musique débute, elle nous attend. Je suis dans mon personnage. Regard public. Entrée la plus lente possible.

J’ai baissé au maximum mes lunettes sur le nez, venant butter contre le bout rouge et arrondi du plastique qui le recouvre, et lorsque je passe enfin la tête derrière le rideau pour m’offrir au yeux du public, je ne vois que des formes floues au dessus des bancs, dans l’ombre, alors que les feux des deux petits projecteurs m’éblouissent. Mais déjà j’entends rire à gorges déployées. Je vois les formes floues gigoter bruyamment. Je me mets à leur place, et je m’imagine là, entrant sur scène, vieux bonhomme avec la braguette ouverte, poil aux pattes et menton en avant. Je n’avais pas prévu de rire, mais un grand sourire s’empare de mes lèvres. (Prends-le ce sourire, mais fais sourire ton pépé, pas toi).

Il me semble prendre un temps infini pour atteindre le milieu de la scène et déjà le plaisir de me montrer aux autres dans cette interprétation loufoque me grise. Loin, très loin dans ma tête bouillonnante j’entends la musique que Luis a choisie et presque inconsciemment elle s’invite dans mon esprit pour venir habiter mon personnage. (Tiens, quelle heure il est ?) Je pousse mon personnage dans l’absurdité la plus profonde, et fais toute une scène pour parvenir à regarder la montre que je porte au bras gauche. Et il me semble que devant moi les rires ne peuvent pas cesser. Comme si j’étais inondé de ce carburant magique, m’incitant à vouloir aller encore plus loin, sans penser aux limites, puissent-elles exister. Luis se plie d’un rire que je ne lui ai jamais connu, et cet instant me trouble autant qu’il me ravit.

(Allez pousse, pousse encore). Je sors mon dentifrice et l’exhibe comme un objet révolutionnaire, exceptionnel, trésor inestimable, avant d’en verser sur mon doigt et de me frotter ostensiblement les dents avec. Des « ahhh » de dégoût et des rires d’étonnements accompagnent mon geste, juste avant que je ne sorte un vieux coton tige que je finis par me mettre dans la petite ouverture inférieure de mon nez rouge qui me sert à respirer.

Luis me fait signe des mains de sortir de scène. Derrière le rideau, Frédérique est dans les starting-blocks, elle s’avance juste au moment où il faut. Eclats de rire. Je vois sa perruque dépasser du rideau, derrière moi, et je la sens s’approcher comme une reine immonde. C’est vrai qu’elle ressemble à tout et à rien cette femme multicolore, et notre rapprochement doit être une vision effroyablement incongrue. Alors que je suis difforme, courbé sur mes deux jambes qui d’ailleurs commencent à me faire souffrir à force d’être cambrées, je tourne la tête vers sa poitrine pendante qui m’arrive au visage. En relevant un peu les yeux, je vois que Fred baisse simultanément les siens, et comme dans une complicité évidente, fluide, je croise ses deux yeux bleus et nos deux nez rouges se frôlent. Instant magique.


Le temps ? Il n’y en a plus. Il y a cinq minutes, dix minutes, peut-être un quart d’heure. Mais il y a des rires, des sensations d’exister, de s’envoler. La sensation, grâce à un personnage, de se réaliser d’une manière différente mais toujours très puissante. Oui, qu’il est puissant d’être moi-même dans un autre, de faire des gestes qui viennent de moi, mais de les lui faire faire à lui, à sa manière qui est un peu la mienne, et avec son physique qui vient un peu du mien !


Sortie de scène confuse, suante, floue, les jambes tremblantes d’émotion et de fatigue. J’ai la sensation d’avoir dépensé l’énergie d’un spectacle entier. Mais quel plaisir me transperça, pendant ces quelques instants à tes cotés !

Merci, vieille peau.