Les oiseaux migrateurs

janvier 26, 2008

Migrateyr

« Voici venu l’automne, avec les premiers matins froids où il fait bon ressortir les petites laines pour marcher dans la brume légère, bientôt déchirée par un soleil d’ambre. J’arrive en haut de la colline pour voir toute l’étendue de la plaine à mes pieds. Au loin, la mer se distingue à peine de la lagune qui scintille de mille pépites d’argent. Je suis au Marquenterre, sur la côte picarde, lieu de passage des oiseaux migrateurs, et poste d’observation privilégié pour tout amateur de nature. Avant de les voir, je les entends, et j’essaie de les reconnaître: à droite une bande de bernaches du Canada, plus loin, des oies sauvages sur un banc de sable , et dans l’étang, des canards, sarcelles ou fuligules peut-être, évoluant parmi les sempiternelles foulques. Quelques rares cygnes, si majestueux sur l’eau, mais d’une démarche dandinante si gauche sur terre. Deux ou trois aigrettes isolées, des nuées de chevaliers, de gravelots. Sur la prairie, papillonnant avec des reflets noirs et blancs, mes préférés: les vanneaux huppés.

J’aime particulièrement ces petits oiseaux discrets et élégants dont le cri un peu triste ressemble à un déchirement de soie. Je ne les vois jamais en dehors des périodes où ils se rassemblent pour partir en migration. Je les croisais en Alsace, dans les Flandres lorsque nous étions dans la région lilloise, dans la Frise hollandaise dont ils sont paraît-il l’emblème. Je les retrouve de nouveau en Moselle, et aujourd’hui en Picardie. A chaque retrouvaille, un pincement d’émotion et un sentiment de familiarité. Leurs rites immuables rassurent sur la pérennité de l’ordre des choses. J’ai la croyance, fausse certes, mais j’y tiens, qu’ils m’accompagnent dans ma vie, que ce sont les mêmes nuées qui d’Est en Ouest, du Nord au Sud, d’années en années me suivent dans mes pérégrinations.

Car nous sommes un peu de la même race: dans un autre style, je suis un oiseau migrateur. Pas comme eux dont le trajet inscrit dans les gènes suit une ligne invisible incontournable. Mais comme eux, en certaines saisons je largue les amarres. Restée toute mon enfance jusqu’à l’adolescence dans le périmètre étroit compris entre les limites de ma famille et celles imposées par la guerre, j’ai été brusquement propulsée à 18 ans à des milliers de kilomètres de là, en France. Première migration qui réveilla en moi le germe du nomadisme. Je n’ai pas eu à attendre le divan de mon analyste pour comprendre les motivations inconscientes du choix de mon partenaire, militaire et fils de militaire,pour qui les déplacements font partie de la vie. Quand une mutation professionnelle est annoncée, nous ressentons peu à peu monter une excitation, une fièvre s’empare de nous. D’un coup les réflexes endormis se réveillent: recherche de postes pour moi, maison, école, collège, lycée, sport, musique pour les enfants quand ils étaient encore avec nous. Puis nous partons. J’essuie toujours une larme discrète. De la voiture je regarde pour une dernière fois l’environnement qui fut le mien pendant quelques années, la boulangerie du quartier, le square où le vieux monsieur promène son chien toujours à une heure précise; plus loin le chemin de terre où j’ai l’habitude de faire mon footing du dimanche et où sans doute plus jamais je ne reviendrai. Mes pensées vont plus loin vers mes relations amicales que je laisse derrière moi, trop courtes pour durer toute la vie, mais assez fortes néanmoins pour me rendre triste de les quitter. Parfois j’envie les personnes, sans doute les plus nombreuses, qui naissent, vivent et un jour mourront à un même endroit. Qui continuent à voir leurs amis d’enfance. Qui prennent le repas du dimanche chez leurs parents. Qui se marient avec leur camarade de lycée ou de fac, et qui me disent avec un ton de propriétaire dont je suis jalouse :” voyez-vous, quand j’étais petit, nous allions avec mes frères patiner sur ce canal qui était gelé de novembre à mars ou presque” ou encore ” j’ai connu cette rue encombrée de voitures” en parlant d’une rue piétonne aseptisée du centre ville. Toute chose que je suis condamnée à ne jamais connaître. Non, je ne verrai pas grandir l’arbre qui vient d’être planté le long de la promenade du bord de la rivière.

Mais très vite l’excitation du nouveau prend le dessus, et nous trouvons vite nos marques dans nos nouveaux quartiers. Ainsi va notre vie.

Les oiseaux migrateurs reviennent toujours au même endroit. Quelle émotion lorsqu’un matin encore froid, j’entends un froissement au dessus de moi et qu’en levant les yeux je vois un vol d’oies vers le nord, rangées en une flèche bien ordonnée. Eh, madame, eh, monsieur, le printemps est là!
Nous, notre trajet ne suit pas une logique biologique. Il part à l’est, descend au Sud, remonte brusquement vers le Nord, puis revient un peu à l’Est. Mais il s’apprête lui aussi à revenir, dans l’habituelle jubilation mêlée de tristesse, presque vers son point de départ.

Joke trouvée dans une papillote de Noël:

Qu’est ce qu’un oiseau migrateur?

C’est un oiseau qui ne se gratte que d’un côté. »

Phuong Coulot

 

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