31ème air du temps : piscine

janvier 15, 2008

baywatch

Humeur : chlorée
Vitalité : chlorée
Envie : chlorée

Résolution 2008 : faire du sport

(mais tout faire pour ne pas ressembler à David Hasselhoff).

 

Une forte odeur de chlore me prend les narines dès que nous franchissons la porte. Je dis à mon collègue que j’accompagne :
« Ca fait au moins dix ans que je n’ai pas senti cette odeur ! »
Au moins quinze ans, en réalité, que je n’ai pas mis les pieds dans une piscine. Au guichet un grand panneau de pictogrammes confirme clairement mes craintes. Les shorts de bain sont interdits. Je baisse la tête dans la guérite :
« Pour quelle(s) raison(s) exactement ?
– Parce qu’y’en a qui les portent toute la journée. »
Et ça ne serait pas hygiénique… En tout cas, vraiment pas commode de porter un short de bain sous un pantalon, à mon avis, mais passons.

Une espèce de maître nageur nous écoute, à l’entrée des vestiaires. Avec ses cheveux longs et cette odeur de chlore, il me fait penser à Philippe Lucas, mais en picard profond (nez rougeaud, dents gâtées). Mon collègue l’interroge :
« Vous ne pouvez pas lui en prêter, un maillot ? »
Le bonhomme répond, avec un accent de baraque à frites :
« Môa déjà personnellement j’en prête pô, c’est pô hygiénique. »
Sans façon, quoiqu’il arrive.
Je me dirige vers Decathlon avec ce souvenir vieux de deux ans, de cet essayage de maillot qui m’avait immédiatement dissuadé d’aller à la piscine, après avoir observé ma petite silhouette emmaillotée d’un petit bout de tissu noir moulant. Mais l’idée me vient d’un shorty (d’ailleurs ça fait un peu plus athlétique, au premier abord, et soldes aidant, je m’en tire pour moins de 6 euros).

J’ai toujours eu une haine furieuse contre la piscine. Car s’il est des mauvais souvenirs d’école, celui de la natation accède aisément aux toutes premières places de mon classement. Parce que la piscine avait toujours lieu en hiver, parce que l’eau y était toujours froide, parce que nos heures de piscine étaient toujours à la première heure, parce que, parce que, parce que… j’ai toujours détesté la piscine. Nous étions tous là, dans ce bassin uriné, à patauger comme des animaux, les cheveux tirés par ce foutu bonnet en caoutchouc qui faisait « clac ! », et à grelotter de fureur au bord du bassin lorsque venaient les évaluations. Il ne m’en reste pas beaucoup, de ces heures de naufrage, si ce n’est quelques images furtives. Celle d’un maître nageur en claquette – T-shirt blanc, des cuisses grosses comme mon ventre et avec dix kilos de barbaques dans le slibard. Il faisait la gueule à longueur de séance, nous tendait la perche par un sursaut de pitié lorsque nous semblions nous noyer après avoir bu cent fois la tasse de cette eau infâme, et sifflait de temps en temps, d’un sifflement strident résonnant dans tous les coins, lorsqu’un gaillard faisait le zouave en sautant dans l’eau n’importe comment. Il arrivait que notre professeur d’ « EPS » (Education Physique et Sportive) fasse trempette aussi, histoire de montrer l’exemple. Une année, une femme plutôt athlétique d’une trentaine d’année, pas forcément sympathique, était notre professeur de sport. Un beau matin, alors qu’elle remontait l’échelle du bassin devant notre paquet de gosses agglutinés, nous la vîmes sortir partiellement dévêtue du fait d’un maillot qui devait être un peu trop lâche, ce qui laissa entrevoir un peu la pilosité de son entrejambes, et bien sûr ce jour-là nous avons bêtement et grassement ricané. Et enfin, un matin mémorable, je décidai pour la première fois de ma vie d’ouvrir mon cahier d’excuses pour y m’auto-accorder une dispense de piscine, non sans avoir déployé un talent remarquable à reproduire les caractères arrondis de l’écriture maternelle (pardon maman…). D’ailleurs les filles étaient régulièrement dispensées de piscine, j’en ignorais totalement la raison à l’époque, aussi avais-je considéré qu’au titre de la parité homme-femme, je pouvais aussi débrayer ce jour-là sans trop de remords. Le professeur de sport examina mon carnet (j’avais pris soin de venir emmitouflé dans une grosse écharpe et toussais d’une toux certes un peu forcée mais ma foi crédible, puisque le bonhomme signa la dispense puis se dirigea vers l’autocar sans aucune autre forme de procès). Je passai alors l’une des plus délicieuses matinées de ma scolarité, en salle de permanence, à faire distraitement mes exercices de mathématiques en pensant à toutes les filles dont j’étais amoureux cette semaine-là, et surtout à mes petits camarades pataugeant dans la fosse humide pendant que j’étais moi, en train de me laisser doucement bercer par les premiers rayons du soleil qui perçaient les vitres de la grande salle sentant le vieux bois.

Retour à la piscine. Parcours du combattant dans ce labyrinthe chloré. Un premier bac m’incite à me déchausser avant d’accéder aux vestiaires jonchés de flaques d’eau. Après avoir inséré 1 euro dans le casier je me déshabille, enfile le shorty flambant neuf et quitte, avec le plus grand regret, ma paire de lunettes sans lesquelles je ne suis rien. En marchant vers le bassin, je ne vois absolument rien sauf l’inscription « douche obligatoire ». J’appuie sur le bouton pression et suis surpris par la chaleur du jet qui coule sur mes épaules. C’est un bonheur inouï, et je me dis que je serais même prêt à débourser chaque midi 3 euros 80 pour venir me réchauffer sous cette douche. Une grande luminosité traverse les baies vitrées de la piscine. Dans le bassin, je vois dans le plus grand flou des bras rentrer et sortir de l’eau, éclaboussant les couloirs que plusieurs lignes de flotteurs viennent délimiter. Il y a des robots partout, avec des yeux en plastique bleu et des crânes lisses de toutes les couleurs. Je dois presque coller mes yeux aux panneaux disposés au pied des plongeoirs pour pouvoir lire la ségrégation des niveaux. Sans aucune honte, je me dirige vers le couloir « nageurs lents » puis pénètre dans l’eau tiède. J’essaye de puiser dans mes automatismes d’enfant pour retrouver les bons gestes, et bonnant malant je nage dans le sillage des quelques bonnes femmes qui pataugent dans mon couloir.
« Ma grand-mère… elle faisait tout à l’époque !… allait au marché…. achetait des bouts de tissus… et elle fabriquait tous les manteaux des petits… ah oui c’était un boulot ! ».
On se croirait dans un salon de coiffure. Certaines nagent même avec leurs lunettes. J’observe, à l’autre bout du bassin, quelques athlètes plonger vigoureusement les bras dans l’eau dans un puissant mouvement de crawl. La semaine prochaine, j’essaierai…
Tout mon corps souffre, sans vraiment que je m’en aperçoive, et je m’agrippe à l’échelle comme un naufragé pour reprendre mon souffle, au bout de chaque longueur, puis peu à peu toutes les deux longueurs.

Lorsque je remonte l’échelle, mes mollets se réveillent, comme si sortir de l’eau avait subitement réveillé mon corps un peu chamboulé par l’effort. J’ai la sensation d’être enflé de partout, gonflé des bras et des jambes, comme sortant d’une longue séance de musculation, avec l’impression d’avoir pris dix kilos de muscles, comme par magie.

Allez, moi aussi je veux faire l’homme. La semaine prochaine, je mets des lentilles, m’achète des lunettes de robot, et j’essaye le crawl !

9 Réponses to “31ème air du temps : piscine”

  1. le courant d'air des heures perdues said

    La piscine…
    Quels tristes souvenirs vous semblez en avoir! Quelle drôle de vision aussi… Ou pas, je ne sais.
    Et pourtant, comme votre pensée est éloignée de la mienne!
    Reprenons, voulez-vous…

    La piscine, au début, c’était les joies du mercredi matin. Le moment où nous abandonnions les cartables et les trousses dans la classe pour monter dans le bus. Et là, qu’est-ce que l’on s’amusait! A courir de partout, à se disputer pour les sièges, à rendre folle la maîtresse… Ah, souvenirs, souvenirs…
    Mais je suis un peu hors-sujet, là, revenons à nos embarcations! ^^’

    La piscine, c’était le petit bassin. Eh oui, d’un côté les grands, de l’autre, les bouts de chou que nous étions. Là, on avait pied… On avait même terriblement pied. Mais il était follement amusant de jouer à celui qui pourrait parvenir le plus loin du côté « profond ».
    Puis, ensuite, il y avait un tas d’activités. Il fallait plonger pour récupérer des objets, passer dans des cercles, il y avait même des sortes de petites maisons sous l’eau! Ou l’exercice du journal durant lequel nous devions rester le plus longtemps sans respirer en faisant de feuilleter un magazine… Le premier dehors avait perdu!
    A la fin de l’heure, c’était encore le mieux! Si nous avions été sages, la maîtresse installait le toboggan et alors, on se bousculait à qui mieux-mieux pour passer le plus de fois possible! Et si nous avions été encore plus sages, le maître-nageur venait nous prêter les tapis de mousse, et là alors…
    Oh non, ce ne sont vraiment pas des souvenirs tristes…

    Et puis, il y autre chose aussi qui me chiffonne…
    Vous ne parlez que d’une seule piscine.
    Seulement, nous en avons tous connue au moins une seconde!
    Oh bien sur, elle n’était pas tant chlorée, ni nous n’y allions contraints et forcés, mais… Pourtant, c’est encore à elle que je pense d’abord lorsque je lis ce mot…
    La seconde, c’est celle des cousins qui habitent au sud. (Allez savoir pourquoi, tout le monde a des cousins super chanceux qui passent la plupart de leur temps à profiter du soleil de la Provence!)
    Celle où l’on voulait toujours plonger sans réfléchir, tandis que les parents étaient toujours derrière nous, pour nous rappeler le danger de tout ceci. Et d’énoncer les règles élémentaires…
    1. On ne court pas autour de la piscine.
    2. On ne va pas là où on a pas pied si l’on ne sait pas nager.
    3. Ne jamais plonger SUR quelqu’un.
    4. Faire attention aux tout-petits.
    5… Arfff, je sèche!
    On y rentrait toujours tard, on en ressortait toujours trop vite, et il fallait toujours que les grands viennent nous chercher pour que nous consentions à enfin sortir de l’eau…
    C’était les cris d’excitation, le ballon de volley à l’eau, celui qui éclabousserait le plus les parents en faisant une énorme « bombe », celui qui faisait le plus d’allers-retours sans respirer…
    Ah, ce qu’on s’amusait…

    Non, vraiment, quelle idée de sécher les cours de natation!
    On en redemanderait plutôt!
    D’ailleurs, c’est bien clair, dans un mois, avec les cours, on retourne à la piscine!
    Et ben… Qu’est-ce qu’on va rigoler!

    J’aurais bien commenté encore deux-trois détails, mais la peur de tourner en rond… Et puis, ne suffit-il pas de vous lire pour que les interrogations naissent en chacun de nous?
    Chacun aura sa propre histoire à raconter… Alors place au suivant!

    En vous encouragent dans vos résolutions,
    Et pourvu que vous ne cessiez jamais d’écrire…

    Ps: Merci pour Babel.

  2. phuong said

    Que d’efforts maternels pour arriver à un si piètre résultat! A croire que la génétique est plus forte que la culture. Je m’explique. Etant très mauvaise nageuse, j’ai décidé que mon fils serait à l’aise dans l’eau comme un dauphin. Dès son plus jeune âge ( nous étions dans le Var), je l’ai inscrit à la piscine de Hyères pour des leçons du soir. Les gens connaissent Hyères pour ses palmiers et sa plage de l’Almanarre, mais aucun dépliant touristique ne mentionne jamais la piscine. Et pour cause: lugubre, froide, surtout les soirs d’hiver quand soufffle le mistral à travers les interstices des portes mal isolées. Bref, une fois par semaine, j’amenais mon fils, et je l’attendais dans les vestiaires avec un tricot, en compagnies d’autres mamans elles aussi avec un tricot, une broderie ou un magasine quelconque. On papotait, on s’échangeait des recettes et on s’ennuyait rageusement pendant que nos bambins buvaitent la tasse sous l’oeil désabusé d’un maître nageur, jamais le même longtemps. Quel soulagement lorqu’enfin un soir il est venu me dire que Rémy a passé avec succès son test des 50m en brasse.
    Moyennant quoi Rémy a appris à se débrouiller ensuite à la plage…Mais son aversion de la piscine remonte à plus loin que ses propres souvenirs conscients.

  3. guybrush said

    A mademoiselle : vous savez, cet article monopolise l’attention et occulte effectivement d’autres moments de piscine, certes plus anciens, mais bien plus chaleureux ! A l’instar de mes escapades aux cotés de mon copain Loïc lorsque nous étions dans le Var (cf le commentaire de ci-dessus…), pour nous rendre à pied ou à vélo, la nuque brûlée par le soleil du sud, dans cette sublime piscine extérieure où nous plongions mille fois par séance. Nous avions toujours au fond du sac quelques piécettes pour nous acheter toute chose comestible que le bar voulait bien nous vendre… Et ces moments étaient un peu de paradis, je vous l’avoue.

    A ma mère : maman, merci d’avoir eu l’envie de m’inscrire à la piscine à cette époque-là. D’ailleurs, tu vois, j’ai appris à nager, et j’y retourne même maintenant, à 28 ans ! Par contre je n’ai aucun traitre souvenir de mon apprentissage. T’as payé cher ?

  4. phuong said

    J’ai payé cher de mon temps et de ma patience, mais quand on aime, on ne compte pas.

  5. fred said

    En ce qui me concerne comme tous les cancres les heures de piscine étaient bénies….!
    mais revenons au présent… dit rémy je peux avoir une photo de toi en shorty… sans lunettes et tout trempé..?? suis certaine que je peux faire un bon numéro d’impro avec ce matériel ! oui, oui !

  6. […] Et ce soir je savoure une fois de plus ce plaisir, en voyant mon nom et les mots de mon texte « La piscine » apparaître dans la liste des dix nominés 2008. Parmi les 150 textes proposés pour le concours […]

  7. porphyre said

    Peut-être 3 euros 95 !!!! Moi, j’ai toujours aimé la piscine. C’éait une façon de m’évader…
    Quelle belle plume, jeune homme !!!!!Mes ficèles de caleçons !!!!

  8. porphyre said

    et paf ! une faute : ficelles et no ficèles

  9. Pensée said

    Heureuse de faire ta connaissance et j’ai adoré lire ton texte. Des souvenirs que tu m’as fait revivre concernant les fameuses « psicines » et tout ce que cela demandait comme exigences et règlements aussi. Sensations en lisant ton texte de les revivre aussi et bien souvent je n’ai pas aimé ces piscines moi non plus. En fait j’ai toujours préféré être dans un endroit naturel, soit un beau lac soit la mer bien entendu 🙂

    Bravo à toi et une belle continuité dans tes écritures, tu as une magnifique plume !

    De Pensée, une amie du Québec d’Indigo

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