Improvisation et clown : le rire

décembre 21, 2007

Humeur : enfin en vacances !
Vitalité : grasses matinées en perspective
Envie : de tout oublier, sauf le bonheur

Boom booom, boom boom, boom boom.

Derrière le rideau, mon cœur frappe comme une petite balle de caoutchouc à l’intérieur de ma poitrine. Dix fois, cent fois, mille fois, dix mille fois. Depuis l’origine des choses, depuis le commencement de tout, depuis le tout premier jour du tout premier atelier, l’appréhension de ce moment reste rigoureusement intact, garde la même intensité. Deux ou trois grandes respirations ne soulagent pas les assauts insidieux de cette peur universelle.

Mon nez de clown est une précieuse relique, survivant usé des deux spectacles de fin d’année. Déchiré d’un bon quart juste sous les narines, il est tout juste retenu par un bout d’élastique effiloché au soir de sa vie qui menace de me claquer sur le visage à tout instant. Je l’enfile délicatement.

Luis a pris l’habitude de nous vouvoyer lorsque nous sommes sur scène.
Vous êtes prêt ?! hurle t’il, avec son accent espagnol.
Je montre mon pouce tourné vers le bas, à droite du tissu qui me sépare de la scène.
Et combien de temps vous faut-il pour être prêt ?
Je sors mon index.
Une minute ?
Pour m’encourager, mon public fait à voix haute un bruyant compte à rebours.
Soixante ! Cinquante-neuf ! Cinquante-huit !… Six ! Cinq ! Quatre ! Trois ! Deux ! Un !

Boom booom, boom boom, boom boom.
Entrée.

Je me dirige spontanément vers Daniel, chargé de prendre des notes sur l’ordinateur. Nous contenons en même temps un sursaut de rire juste avant qu’il ne baisse la tête derrière l’écran pour se cacher. Je prends sur moi, écarquille les yeux pour me concentrer et ne plus penser à lui, puis me dirige vers le centre pour prendre contact avec le public. Luis prend immédiatement contrôle de moi, il s’empare avec dextérité des fils invisibles qui me relient à lui comme il le ferait d’un pantin de taille humaine, vivant.
Oui oui, baissez encore la tête, rentrez le coup comme ça.
Je m’exécute.
Baissez légèrement vos lunettes sur le nez. Plissez les lèvres, encore, oui, encore, comme ça (il illustre en même temps ses indications).
Je n’arrive pas à respirer, comme d’habitude. De la buée vient se déposer sur mes lunettes.
Les yeux de mes collègues sont écarquillés d’attention. Tac tac tac, regard public. Tout le monde me regarde de curiosité.
Pliez légèrement les jambes, oui comme ça.
Tiens, mon personnage de vieux qui renaît.
Souriez, mais ne montrez pas toutes vos dents.
Rires.

Des dizaines de mimiques, de regards, d’expressions, de vies, s’emparent de mon visage. Je les offre à chacun de mes camarades, au fond des yeux. Luis me malaxe, me malmène, me teste, m’encourage. Je vie avec chacun de mes collègues, je ris avec eux d’un rire qui ne m’appartient pas, celui d’un autre que je découvre en même temps qu’eux. Je joue avec mes mains de timidité.
Oui, oui, continuez avec vos mains, poussez-le, encore plus. Oui !

Je fais n’importe quoi. Je fais l’imbécile, le zouave, l’enfant, le vieux. Je fais le clown.

Oui, bonjour monsieur ! Vous êtes venus pour nous chanter une chanson.
J’acquiesce de la tête.
Vous pouvez nous donner le titre de la chanson ?
« Sy-ra-cu-se ».
J’en aborde avec courage les premières syllabes.
« Voir » ? Comment vous voyez, vous ?
« Tant voir » ? Jouez-le !

Après deux ou trois fastidieuses répétitions, comme convenu Luis met de la musique pour opérer une coupure nette dans mon travail, me changer les idées pour mieux les reconquérir ensuite. Une musique enjouée de dessin animé espagnol, à vouloir sauter partout. Je lâche prise, gigote en tout sens, dévore des yeux mes camarades, l’un après l’autre, je parcours la scène dans toute sa largueur en m’amusant comme un fou furieux.

Et ces rires, qui emplissent l’atmosphère ! Ces rires, inattendus et intenses, comme un nectar dont je me nourris et m’enivre !

Ces rires, ce souffle qui me manquait derrière le rideau, ce souffle qui me manquait dans les premières minutes de mon apparition sur scène, le voilà qui m’emplit enfin les poumons, et le cœur ! Et ceux qui rient de moi, je les aime pour cela, sans aucune limite !

« L’amour, l’amitié, c’est surtout rire avec l’autre,

c’est partager le rire que de s’aimer ».

Arletty

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