Dans l’air du temps 29 : Toan

décembre 7, 2007

C’était il y a environ quatre ans, lorsque je travaillais à Chauny. Un petit restaurant sino-vietnamien venait d’ouvrir en centre-ville, et c’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’avais invité mes collègues à venir découvrir cet endroit sympathique tenu par un asiatique d’une trentaine d’années à la jovialité invraisemblable répondant au nom de Toan. Le restaurant s’appelait « Le ravissement d’Asie » et nous, nous disions simplement « Chez Toan », en référence à son heureux propriétaire.

C’était presque comme à la maison, chez Toan. Ses nems étaient fantastiques. Régulièrement je passais la tête dans l’arrière boutique où le père de Toan préparaient les nems selon une recette gardée un peu secrète qu’il m’aurait été de toute façon bien inutile de connaître, puisqu’il me manquait quoiqu’il arrive l’inimmitable savoir-faire, le geste ancestral. Quant aux plats, Toan nous régalait d’immenses assiettes de porc au caramel, de poulet citronnelle ou bœuf au basilic, accompagnés par de généreuses portions de riz et de nouilles sautées. Après tout cela, Toan nous rapportait, pour ainsi dire à volonté, diverses friandises asiatiques engouffrés jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou presque.

J’avais ainsi pris mes habitudes avec Stéphane, un collègue de travail. Il nous arrivait de passer près de deux heures chez notre ami Toan. Celui-ci était d’une gentillesse remarquable, toujours soucieux de notre confort, déployant une infatigable et contagieuse bonne humeur, et c’était aussi pour cela, que nous allions « Au ravissement d’Asie ». Pendant une période, Toan avait embauché une jolie jeune métisse prénommée Annabelle en tant que serveuse. Ce qu’il faut dire sur Annabelle, c’est qu’elle était d’une timidité hors norme. Et dans un premier temps, cette timidité nous privait en totalité du plaisir de sa voix, ce qui manquait beaucoup à la mission que Toan lui avait confiée. Stéphane et moi, avec la patience rigoureuse de vieux habitués, nous déployâmes toute notre énergie pour provoquer son épanouissement, et un beau jour Annabelle s’ouvrit enfin à nous. Et dès ce jour il n’y eut pas d’autres paradis que celui d’aller déjeuner chez Toan. Lorsqu’arrivait le moment du dessert, nous avions instauré, Annabelle, Stéphane et moi, un jeu quotidien. La jeune femme préparait en secret différents types de thé, et nous avions comme défi de deviner chaque jour quel parfum avait eu sa faveur. Puis nous passions de longues minutes à savourer nos liquides parfumés, jusqu’à la dernière tasse.

Toan fit preuve d’une générosité à toute épreuve. Régler la totalité de nos repas n’était pour lui qu’une préoccupation secondaire. Il oeuvrait pour notre bonheur, tout simplement. Et pour satisfaire les appétits les plus exigeants, Toan fit même l’effort d’élargir son menu à des plats européens. Nous eûmes donc aussi droit au steak frites ou à la blanquette de veau. Mais tout cela commençait à nous inquiéter. A force de générosité, Toan ne rentrait visiblement plus vraiment dans ses frais.

Un beau jour nous nous trouvâmes orphelins devant la devanture grise de notre restaurant préféré totalement baissée, et mon agence fût délocalisée à Compiègne, à trente minutes de voiture de Chauny.

 *******

Aujourd’hui c’est avec un plaisir sans nom que je me rendais au restaurant « La baie d’Halong », à l’occasion d’un déplacement à Chauny. J’avais appris que Toan avait persévéré, et reprit un local du centre ville pour ouvrir un nouveau restaurant. Au bout du fil je reconnus la voix de mon ami Toan, qui s’enthousiasma immédiatement de ma venue à Chauny.

Le restaurant était superbe. Toan avait investi dans un très joli service d’assiettes décorées de fines d’orchidées. Il avait décidé de proposer un buffet à volonté, sur lequel nous attendait une grande variété d’entrées et plusieurs plats asiatiques savoureusement préparés. Je me régalai. Peu à peu le restaurant s’emplissait de convives visiblement habitués, et Toan passait de tables en tables, riant d’un rire inimitablement généreux, et il venait régulièrement me voir pour prendre de mes nouvelles et m’exposer ses projets :
 » Bientôt je vais proposer des plats plus européens, pour que ça plaise à tout le monde. Et puis moi aussi, j’en ai marre de manger tout le temps la même chose. Tu vois, un bon rôti de porc avec des patates, j’aime bien ça !!! (rires) ».
Une adorable petite fille d’environ dix-huit mois fit son apparition. La petite Florine s’approcha de notre table et Toan se tourna vers sa fille :
« Allez dis bonjour à tonton Rémy ! »
Florine, après avoir gigoté de droite à gauche avec la timidité touchante des enfants de son âge, me regarda de ses petits yeux et plia les jambes dans un geste superbe de révérence.

Je passais ainsi un déjeuner à l’inimitable saveur. Je quittais mon ami Toan, ravi d’avoir retrouvé ses nems et ses viandes en sauce, son rire de bonheur, et emportant avec moi deux barquettes de viande et de légumes pour me régaler à nouveau le soir même. Je saluais enfin ce bonhomme hors du commun qui m’appelait « mon frère », absolument persuadé que quoiqu’il arrive, lors de mes prochaines visites ses portes seraient toujours grandes ouvertes pour m’accueillir. 

 

Une Réponse to “Dans l’air du temps 29 : Toan”

  1. Nolive said

    J’aime beaucoup cette histoire. C’est amusant de voir comment certaines personnes peuvent prendre une place dans notre coeur…

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