Improvisation et clown : dans les plaines de Mongolie

octobre 19, 2007

Mongolie1

Humeur : théâtrale
Vitalité : bon niveau
Envie : secrète…

Ce matin, dans une petite cahute enfumée des grandes plaines de Mongolie.

Alors qu’au dehors les chevaux font les cent pas autour du campement pour lutter contre le froid qui s’abat sur les terres, deux petits enfants emmitouflés dans d’épaisses fourrures chahutent en riant dans l’herbe. A l’intérieur, Mawa est en train de préparer le repas du midi, un ragoût de mouton qu’elle fait mijoter depuis déjà une heure. Avec une patience, un savoir-faire et une précaution que seules de longues années de pratique ont su lui enseigner, Mawa rajoute quelques brins d’herbes aromatiques dans le mélange puis touille avec délicatesse à l’aide d’une grande cuillère en bois. C’est à l’odeur qu’on reconnaît un bon ragoût : celui-là embaume la yourte. Kuko est dans un coin de la pièce, devant l’ordinateur, le dos voûté, la main droite sur la souris et les yeux rivés sur l’écran.

« Tu as faim ? Demande Mawa.

– Humm… » se contente de marmonner Kuko.

Son épouse penche la tête pour voir l’écran d’ordinateur et reconnaît le fond vert et gris caractéristique de leur blog favori.

« Quoi de nouveau sur l’art niak ?

– Un article d’impro, comme toutes les semaines, rétorque Kuko.

– Chouette ! S’enthousiasme la femme. Alors ça dit quoi ?

– Il parle de lui, encore… Il a adoré l’atelier d’hier. Comme chaque semaine d’ailleurs.

– C’est tout ? S’indigne Mawa. Dis m’en plus ! ».

Kuko bougonne quelques instants dans sa barbe grise et hirsute, puis finit par se redresser. Il approche son visage ridé par tant d’années d’exposition au vent des plaines, à quelques centimètres de l’écran, plisse les yeux et débute son récit.

« Il paraît que Luis était surexcité hier. Il a commencé l’atelier par quelques minutes de relaxation et de respiration. Et puis ils ont travaillé le « cri du ventre« , comme ils l’avaient fait l’année dernière. Ensuite Luis s’est véritablement déchaîné, il a entraîné tout le monde dans une longue séance de défoulement. Tout en musique, ils ont sauté dans tous les sens, réveillant tous les muscles de leurs corps, éveillant tous leurs sens les uns envers les autres. A la Club Med, et vas-y qu’on lève les bras, et vas-y qu’on écarte les jambes, et vas-y qu’on sourit et qu’on est content ! Mais ça a fait un bien fou à tout le monde apparemment, c’était palpable dans le groupe.

Rémy raconte qu’il a beaucoup aimé l’exercice d’occupation de l’espace. Luis avait demandé à ce qu’ils marchent en rythme sur la scène, et qu’une fois arrêtés, ils regardent dans le fond des yeux le partenaire leur faisant face. Il a encore à l’esprit le regard plein de jeunesse et de douceur de Nolwen. Les yeux écarquillés et farceurs de Cécile, façon mime Marceau. Ceux plein d’interrogation mais aussi plein de plaisir de Sandrine, qui venait pour la première fois. Et surtout le regard bleu-glace de Frédérique, plein d’histoire, de vécu. D’un mélange étonnant de méfiance et d’ouverture, d’humanité. Et derrière tout ça, de profonde complicité. Il y en avait eu depuis un an, des regards échangés entre ces deux visages.

Pendant la pause, Daniel a traîné Rémy par terre, en le tirant par une jambe. C’est son petit plaisir à Daniel, de le traîner comme un vieux chiffon, un vieux jouet, depuis les deux spectacles de fin d’année qui avaient fini comme cela. Luis s’est pris au jeu aussi, avec Daniel ils ont enveloppé Rémy dans une grande couverture bleue, et puis ils l’ont porté comme ça, comme un barda. Ca lui a fait drôle, à Rémy : ça lui a rappelé les exercices de développement personnel de l’année passée. Le don de soi, et surtout la confiance. Il sentait que s’ils le faisaient tomber, il pourrait se briser la nuque, comme ça, comme un lapin. Crac !

Après la pause tout le monde s’est installé pour un exercice de masques. Volontaire pour la prestation, Rémy s’est joint à Cyril qui s’est levé le premier. Tout le monde a rit, en les voyant se préparer comme deux frères, comme deux jumeaux, s’enfilant des petites mousses sous le collant avant de fixer leur masque. Luis n’avait donné qu’une seule consigne, qu’un seul mot : « rencontre ». Alors ils sont rentrés sur scène, comme ça, sans rien savoir, sans rien prévoir, juste en étant là. Les échanges de regard ont duré plusieurs minutes, Cyril et Rémy se sont déplacés sur la scène, lentement, mais ils n’avaient pas le droit de se regarder mutuellement. Et puis après avoir tourné en rond, s’être un peu tournés autour, Cyril a finit par prendre son copain par la main, et puis ils sont sortis comme ça, sans quitter le public du regard. Curieuse expérience, partie de rien, et conclue sur un petit quelque chose qu’ils n’avaient pas préparé. Ensuite ce fut au tour de Brownie et de Cécile d’enfiler les masques. L’atmosphère fut tout autre. Les deux apprenties comédiennes, bien qu’au comportement et au physique contrastés, s’envolèrent dans une prestation rythmée avec une complicité touchante.

Il était déjà plus de vingt-trois heures. Rémy était en pleine forme, excité comme une puce (excité comme un poux, comme disait souvent sa mère quand il était plus jeune). Dans l’obscurité, Luis et lui ont échangé pendant vingt minutes, sur plein de sujets différents. Sur les projets de Luis, sur les projets de Rémy… Sur son écriture. Et puis en repartant Cathy et Nolwen étaient encore sur le parking en train de partager leur ressenti, alors Rémy n’a pas pu s’empêcher d’aller se joindre à elles, et puis à trois ils ont un peu refait le monde, à leur façon, avec leur langage.

Aux alentours de minuit, Rémy a prit le chemin du retour, enivré par les mélodies spatiales d’un disque de Radiohead. Tellement fort que ça devait forcément s’entendre, au dehors. Ce devait être quelque chose, au cœur de la nuit, de voir passer cet ovni musical sur la route. Le petit homme est arrivé chez lui, suant à grosses gouttes d’une énergie créatrice incontrôlable, mais il était tard. Demain matin, après cette soirée de lévitation dans le bonheur, il fallait se préparer à reposer les pieds sur Terre.

Replier un peu son corps sur soi-même, pour encaisser les coups.

Il s’est endormi, la tête bourdonnant de mots qui gigotaient comme des lucioles dans la nuit. »

Mawa finit de servir deux gros bols en faïence sur le tapis, au centre de la cahute. Kuko se leva lentement, s’installa auprès de sa compagne et déposa un doux baiser sur ses cheveux tressés.

2 Réponses to “Improvisation et clown : dans les plaines de Mongolie”

  1. … et si tu nous racontais plus de choses sur le petit enfant de Kuko et Mawa… celui de la photo?

  2. Fred said

    Ingrat va…!!

    Et les marmottes qui pédalent pour générer le courant qui va permettre de faire fonctionner l’ordi au fond de la yourte… hein ! pourquoi t’en parle pas !!
    Oui Môsieur, y’a des marmottes… et même qu’elles sont bien utiles…

    pfff…

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