Dans l’air du temps 27 : les petites vieilles

octobre 3, 2007

Le restaurant était bondé et bruyant, son atmosphère pesa sur moi dès mon arrivée. Le très poli chef de salle m’accueillit à la seconde où je franchis le pas de la porte et me demanda de choisir de m’installer en zone fumeur ou non fumeur. Mourir à petit feu pendant mon déjeuner n’était pas précisément l’objectif de ma venue, aussi fis-je simplement part de mon souhait d’être installé sur les cotés, près d’une fenêtre.

La place était idéale, dans un coin de la salle près de l’entrée, m’épargnant ainsi l’épreuve de devoir manger au milieu de tables occupées par des groupes posant sur ma solitude un regard de curiosité ou de compassion. Juste à coté de ma table pourtant, à quelques dizaines de centimètres pour ainsi dire, je vis immédiatement deux vieilles dames sagement installées face à face. Dire que ces deux dames se ressemblaient à première vue, étant donné leur âge, était dire la vérité. Mais quelques secondes d’observation me suffirent à immédiatement saisir le contraste émergeant de ces deux personnages dont absolument personne, sauf évidemment une serveuse blonde et joviale, ne se souciait.

Car l’une d’elles, manifestement la plus âgée, se distinguait par une courbure du corps démesurée, au point que son visage me parût presque en dessous du niveau de ses épaules et que je crus la dame sous l’emprise de quelque médicament aux effets de somnolence aigus. Ses cheveux gris, dont la raréfaction laissait entrevoir la peau de son crâne, ses rides fatiguées ainsi que les poils emmêlés et particulièrement nombreux qui émergeaient de son menton, tout cela me frappa immédiatement. A dix ou quinze centimètres de son assiette, la vieille dame, avec une lenteur stupéfiante, procédait à la découpe d’une tranche de terrine de campagne accompagnée de deux ou trois cornichons. Les cucurbitacés, déjà découpés en minuscules morceaux, s’obstinaient à ne pas se faire embrocher par la fourchette, aussi la dame déploya t’elle une patience éternelle à piquer chacun d’eux, un par un.

En face de l’embrocheuse de cornichons, la deuxième vieille dame paraissait bien plus alerte. Quoi qu’alerte soit un mot bien mal choisi pour le caractère de cette dame. Elle se portait bien, avec son brushing gris clair et son regard bienveillant. Elle avait fini son entrée depuis bien longtemps et attendait patiemment que les cornichons d’en face, se rendent enfin. Je perçus les premiers mots d’une conversation épurée.
« Ah ça va mieux hein ? demanda la deuxième, tu avais faim ! ».
La mangeuse de cornichons, sans relever les yeux, fit un lent mouvement de la tête négatif.
Alors que je dévorais mon magret de canard grillé, elles se firent servir une pièce de bœuf avec des frites. Le même schéma se reproduit et la première mit un temps considérable à découper et manger sa viande, pendant que l’autre opérait à une vitesse assez proche de la normale. La dame courbée avait manifestement une affection de la main droite l’empêchant tout à la fois de tenir fermement ses couverts et de découper plus rapidement sa grillade fumante.
« Il te fait des misères ton doigt… » remarqua la deuxième.
L’autre, relevant les yeux.
« Ah oui… »
Silence.
« J’ai peur de faire tomber des frites !
– Quoi ?
– J’ai-peur-de-faire-tomber-des-frites ! »
Silence.
« Si tu les fais tomber tu les ramasseras… ».

Alors que tout autour s’agitait, dans un brouhaha permanent, les petites vieilles étaient impassibles, paisibles, lentes. J’avais englouti mon dessert bien avant qu’elle ne termine les quelques frites froides subsistant dans le creux de leur assiette.
« Je cale, dit l’une.
– Ne vas pas te forcer, répondit l’autre, mange ce qui te fait plaisir. »

Avant de partir, j’entendis encore quelques mots échangés à propos du dessert, de glace au cassis, et uniquement au cassis. En me levant, j’octroyai un poli « bonne journée » à l’attention de mes deux dames, et celle qui l’entendit, on imagine laquelle, fût parfaitement charmée par mon geste et me rendit une formule que je ne compris pas vraiment, dans mon empressement, accompagnée d’un sourire dont je revois encore maintenant la sincère beauté.

Je me dis alors que moi, je courrais après ma vie, pendant qu’elles, elles regardaient la leur lentement s’en aller.


Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,

Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu  ?

Charles Baudelaire

Une Réponse to “Dans l’air du temps 27 : les petites vieilles”

  1. fred said

    J’adOOOre cette observation…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :