Mongolie1

[pour Luis]

Alors qu’au dehors les chevaux font les cent pas autour du campement pour lutter contre le froid qui s’abat sur les terres, deux petits enfants emmitouflés dans d’épaisses fourrures chahutent en riant dans l’herbe. A l’intérieur, Mawa est en train de préparer le repas du midi, un ragoût de mouton qu’elle fait mijoter depuis déjà une heure. Avec une patience, un savoir-faire et une précaution que seules de longues années de pratique ont su lui enseigner, Mawa rajoute quelques brins d’herbes aromatiques dans le mélange puis touille avec délicatesse à l’aide d’une grande cuillère en bois. C’est à l’odeur qu’on reconnaît un bon ragoût : celui-là embaume la yourte. Dans un coin de la pièce Kuko enfile un épais bonnet en laine et s’apprête à sortir.
« Je vais faire une balade avec Kika »
Au dehors un souffle glacial saisit Kuko qui s’approche du plus petit des chevaux.
« Kika, tu viens faire une balade ? lance Kuko.
– Oui oui oui ! s’écrit la petite fille en s’élançant vers son grand-père.

*****

Kuko marche lentement sur la plaine, tenant par la bride l’animal sur lequel gigote Kika. Il aime sentir sur ses cuisses le contact des hautes herbes lui frôlant le corps.
« Moi j’aime bien les balades de cheval ! s’écrit soudainement Kika.
– Oui, je sais mon trésor. Quand tu seras plus grande, tu pourras en faire toute seule, du cheval, répond Kuko.
– Grande comment ?
– Assez grande pour monter toute seule dessus, sans que je te porte.
– Oh, c’est dans longtemps ça papy… se lamente la fillette.
– Ca dépend si tu manges bien tout ce que mamy te fait à manger ! »
Kika fronce pensivement les sourcils puis lance à Kuko :
« Alors je mangerai tout ce que me donne Mamy Mawa ! »


« Dis, papy, pourquoi on voyage tout le temps ?
– Pourquoi on voyage tout le temps ? C’est parce qu’on doit aller dans les villes vendre la laine. Mais d’abord il faut amener le troupeau vers le mont Kanghaï, là où les bêtes peuvent manger, explique le vieil homme.
– Pourquoi on vend de la laine Papy ?
– Parce que c’est comme ça que Papy et Mamy ils peuvent vivre : c’est en fabriquant de la laine. A partir des chèvres, Papy il fabrique du cachemire.
– Du cachemire ? Pourquoi il faut le cacher, c’est interdit ? s’interroge Kika. »
Kuko se tourne vers la petite fille en riant.
« En tout cas moi je trouve ça fatiguant de voyager tout le temps.
– Si nous marchons bien, nous arriverons à Oulan Bator dans deux semaines. Et si tout va bien, nous pourrons même aller à la fête de Naadam ! Tu te souviens l’année dernière de Naadam ?
– Oui, oui, oui ! s’enthousiasme Kika. Avec la course de chevaux !
– Oui, répond Kuko, certainement qu’il y aura une course de chevaux.
– Et moi si je mange bien tout ce que Mamy me donne, je serai assez grande pour monter sur le cheval et faire la course ?! s’émerveille la fillette. Promis Papy que je pourrai faire la course moi aussi ?
– Oui, c’est promis.
– Et je pourrai devenir championne, comme papa ? »
Kuko resta silencieux, les yeux rivés vers l’horizon. Le regard de Kika se perdit quelques instants dans le vide.
« Pourquoi il est plus là papa ? »
Kuko leva les yeux. Au dessus d’eux un oiseau faisait de grands cercles dans le ciel bleuté du matin.
« Papa, il est comme l’oiseau. Il s’est envolé. »
Kika observa pensivement l’oiseau tournoyer.
– Mais il reviendra jamais ? »
Le vieil homme arrêta sa marche et se tourna vers la fillette.
« Non, papa ne reviendra pas. Mais papy lui, il est encore là ! sourit Kuko. Et papy, il va t’apprendre à monter à cheval pour que sa petite fille adorée devienne championne de course pour la fête de Naadam ! »

Kika se jeta du cheval dans les bras de son grand-père.
« Oui, oui, oui ! pleura de joie la fillette. Alors vite, il faut rentrer pour manger ce que Mamy a préparé pour que je grandisse ! ».

*****

Au loin, la fumée s’élevait lentement de la yourte. A l’intérieur, Mawa finit de servir quatre gros bols en faïence sur le tapis, au centre de la cahute. Kuko et Kika arrivèrent quelques minutes plus tard. Le vieil homme s’installa auprès de sa compagne et déposa un doux baiser sur ses cheveux tressés.

Tiens ça faisait longtemps… Une petite citation du jour…

Celle-ci évoque beaucoup de choses de mon parcours personnel. L’envie de faire toujours bien, de faire toujours mieux. De tendre vers la perfection. Au point de paraître maniaque, aux yeux de certains. D’autres diront minutieux et patient. Ou même chiant…

Au bureau on m’associe aux deux mots qualifiant mon travail : rigoureux et méthodique. J’en connais même une qui lorsque je l’ai rencontrée, m’a qualifié de « rigide », elle se reconnaîtra… Et puis finalement cette rigidité était peut-être le passage obligé pour mettre en valeur des explosions de joie, d’humour, de partage… de théâtre…

L’envie de plaire, d’être reconnu et félicité. Non pas dans un mécanisme d’orgueil. Non, loin de là. Au contraire, dans un mécanisme de doute permanent et de profonde humilité. L’envie d’exister parmi les autres, et puis l’envie aussi, au fond, d’être un peu différent.

« La passion de la perfection vous fait détester
même ce qui en approche. »

Gustave Flaubert

Humeur : bonne
Vitalité : régénérée
Envie : de chocolat au lait noisettes

Vendredi soir, dix-huit heures, sur le chemin du retour, je cherche le nom de Frédérique sur mon téléphone portable, jonglant avec mon kit mains libres et jetant de rapides coups d’œil sur la route.

« […] non, je suis crevé, trop de travail.
– Ah oui j’ai vu ça, tu n’as rien écrit sur hier soir…
– Non, c’est vrai. Mais hier j’ai rien foutu, je suis arrivé à neuf heures, j’ai loupé toute la première partie et puis après c’était du masque…
– Oh, mais avec ton œil chirurgical tu vas bien pouvoir écrire quelque chose… »

Pas très productif effectivement ce cinquième atelier d’improvisation. J’étais parti du bureau à l’heure où j’aurais dû être aux portes de l’école du Ponceau pour le démarrage de l’atelier, me privant ainsi de plus d’une heure de cours. Lorsque j’arrivai, la majorité du petit groupe était dehors pour la pause. J’embrassais Brownie, Fred, Nolwen et Nolwenn. Cyril me serra dans ses bras pour m’embrasser. Je lui concédai les miens.

« T’as besoin de contact physique toi ce soir…
– Oui ! Me répondit-il de son air joyeux. C’est l’exercice qu’on vient de faire d’ailleurs, il fallait qu’on se prennent tous dans les bras !
– Quoi ? J’ai raté ça ?! »

C’était pour moi une profonde injustice que le hasard et la malchance me prive de cet exercice aux allures réjouissantes, moi qui n’ai qu’une seule hâte, une seule impatience, celle d’aller vers tous ces nouveaux compagnons de route du théâtre, tous ces nouveaux visages qui encore aujourd’hui m’intriguent, pour que dans quelques mois comme nous l’avions vécu l’année dernière, le ciment prenne en masse dans le groupe, que nous sentions en chacun de nous un lien irréversible, silencieux et unique, comme s’il était inné. Et qu’enfin tous les jeudi soirs la même délicieuse pensée me vienne : « Il n’y a vraiment que le théâtre qui me procure un tel bien-être. »

Luis nous emmène avec douceur dans son sillage, pas à pas. Je ne le dirai jamais assez, Luis, ce personnage, cet être, cet artiste, cet homme me fascine. Gigotant comme un gosse, sautant comme un acrobate, gesticulant comme un fou furieux, riant sur tout, obsédé par la progression du groupe tout entier, consacrant une énergie quasi inépuisable à extraire de chacun de nous un souffle théâtral parfois insoupçonné. Ce soir il fait travailler Cyril. Je me régale. Je ne peux m’empêcher de repenser à cette séance mémorable où Cyril m’avait donné des crampes d’estomac tellement il nous avait fait rire. Sans même en avoir l’intention un seul instant.

En attendant le travail sur les masques que nous réalisons depuis le début de l’année me laisse de plus en plus perplexe. Je ne cesse de me retourner l’esprit sur la notion de clown et de masques. Je repense à toutes les pistes et les découvertes de l’année passée en matière de théâtre, de masque et de clown.

Il y eut d’abord cette soirée fantastique où je découvrais El Teatro Delusio (Familie Flöz). Dans ce spectacle de masques, Hajo Schüler, Paco Gonzalez et Björn Leese interprètent à eux trois une vingtaine de personnages et autant de masques, dans le décor épuré des coulisses d’un théâtre. Véritable performance physique et artistique, ce spectacle d’une heure trente sans une seule parole m’avait complètement envoûté. Je prenais conscience de l’expressivité que pouvait avoir un masque, et de l’incroyable mécanique reliant le masque au corps tout entier.

Ensuite Luis me fit découvrir Fred Robbe et sa bande, au cours d’une soirée de présentation du spectacle « Emballages » au Théâtre du faune de Montreuil (tiens d’ailleurs c’était ce soir-là, le fameux kebab…). Aux cotés de Stéfane Fitoussi, Joey Khonke, Cyril Graux et Cecilia Lucero, Fred Robbe nous fait entrer dans son univers de clown. Loufoque, inattendu, drôle, dégoûtant, coloré et intriguant, enthousiasmant, beaucoup de mots viennent pour qualifier « Emballages », un spectacle qui permet de comprendre ce que peut être aujourd’hui un clown, loin de l’image délavée des clowns de cirque de notre enfance. Pour ceux qui auront eu le courage de me lire jusqu’ici, faites moi le plaisir de réserver les prochaines présentation d’Emballages, qui auront lieu les 8/9 mars et 3/4 mai 2008.

De quoi avoir une furieuse envie, moi aussi, de devenir clown…

Joyeux anniversaire Frédérique.

Robbe1

Robbe2

Crédit photo : Hélène Biensa

Allez,

Je partage avec vous.
Je m’ouvre, je vous montre.
Après tout, c’est l’intérêt du blog.

Je ne résiste pas à l’envie de retranscrire ici le récent échange que j’ai eu avec un lecteur mécontent de l’art niak. Il faut dire que l’évènement est rarissime, voir unique, puisque le seul commentaire négatif qu’il m’ait été donné de lire un jour disait simplement, au bas de l’article « un kebab à Montreuil » :

« Personne n’est parfait, même vous »,

remarque à laquelle j’avais très philosophiquement répondu :

« L’imperfection est le plus touchant des caractères humains. Mais je ne vois pas le rapport avec mon texte… A moins que je n’aie eu l’imperfection de m’y être mal exprimé… »

Mais il y a quelques jours je fus profondément perplexe devant les quelques lignes d’un lecteur mystérieux :

« SALUT MON AMI?je voudrai te demander pourkoi est_ce que tu a ces tendances fachistes, putain mais vous etes tous des deumeuré , on vit tous sur la meme terre, y a ke les handicapés du cerveau ki parle comme toi sur d autre nationalité, té ki toi mon pote juste une merde ambulante en train de deballer tes phrases comme de la vrai merde. »

Je répondis immédiatement par un mail formulé en ces termes :

« Bonsoir,
Je fais suite à ton commentaire surprenant sur mon blog. Je ne vois pas à quoi tu fais allusion dans ton message, si tu aurais la gentillesse de me dire dans quel texte tu as décelé du fascisme…

Salutations

La réponse me parvint quelques heures plus tard…

« salut,

« passage du kebab »

Tu sais c est parfaitement la confirmation de tes propos le fait que tu m envoi ce message, en effet si tu n’as pa remarqué la violence de tes mots c est qu en effet ils parraissent tout à fait normal pour toi. C’est grave mon ami, té grave, pourquoi tu veu pa vivre en harmonie avc le monde, profiter des differents cultures, accepter non pa comme tu le decris tout ce qui se passe autour de toi, caricaturisé a un tel point les gens dont tu ne frequente sans doute pas car tu ne veu pa te melangé à cette categorie qui peut etre plus faible pour toi, atten mais c est du nazisme ce que tu débale avec tes commentaires négatifs sur tous cke tu vois, tu es une personne gothik ou koi, ou bien té adolf, »

Je puisai alors dans les ressources profondes de mon âme pour préparer un autre message diplomatiquement recevable :

« Bonjour,

« Merci » d’avoir répondu à ma question… A propos du passage du kebab il est nécessaire que je précise alors les choses suivantes :

J’ai décrit ce que j’ai vu et vécu. Si je me suis rendu dans ce kebab, c’est que j’avais envie d’y aller, et qu’il m’inspirait suffisamment de confiance pour que j’y mange. Le fait que l’endroit ait été sale (à mes yeux…) n’a rien à voir avec le fait que l’homme était turc. Je n’ai pas critiqué son accent, mais simplement son accent était marqué. Je n’ai pas critiqué son physique, mais cet homme était physiquement particulier.

S’il avait été algérien, chinois ou anglais, ma description aurait été la même, mais en aucun cas je n’ai souhaité véhiculer d’idées racistes.
Si tu n’as pas tout lu, j’ai même écrit que j’avais été charmé par la politesse de cet homme, que son kebab était bon, que sa solitude me touchait. Et surtout, en fin d’article, « j’espérais simplement que ces six malheureux euros suffisaient à le faire vivre, ce gentil petit homme au crâne hypertrophié ».

Ma mère est vietnamienne, j’ai accueilli pendant trois ans des réfugiés yougoslaves chez moi. J’ai fait un merveilleux voyage à Istanbul en 2001. J’ai donné pendant un an des cours de français à un jeune adolescent d’une famille d’origine africaine. L’homme le plus humble et le plus gentil que j’aie jamais rencontré est un comorien
Rien n’est plus inhumain et indigeste que le racisme.

Voilà pour l’explication. Peut-être as-tu mal interprété mon texte, et je comprends dans ce cas ta réaction. Par contre il n’est pas normal que tu réagisses avec encore plus de violence : pourquoi parler ainsi des handicapés ? Pourquoi me traiter de merde ? Et puis le gothique, ça n’a strictement, mais alors strictement rien à voir avec le racisme ou le fascisme. Tu aurais pu simplement me faire part de ton incompréhension ou de ta colère, mais certainement pas en ces mots.

Réfléchis-y, car tu en parles toi-même, pour « vivre en harmonie avec le monde », « profiter des différentes cultures », il faut savoir communiquer. »

Je crois l’avoir enseveli sous mes mots : il n’a jamais répondu.

 

Mime musical

octobre 21, 2007

Un homme qui me ressemble drôlement fait le zouave sur « La danse de la fée dragée » (Tchaïkovsky, Casse-noisette) … Il y a des gens comme ça, qui n’ont vraiment rien trouvé d’autre à faire…

Ecriture : le miroir

octobre 21, 2007

miroir

Humeur : dominicale (saine)
Vitalité : dominicale (bonne)
Envie : dominicale (repas, sieste, ballade)

2:49

Il est pourtant tard ce soir. Je rentre d’une très belle soirée aux cotés de mes amis de théâtre. Mais ce soir comme tous les jours depuis deux semaines, mon esprit bouillonne.

« Energie créatrice ». C’est le terme qui me vient à l’esprit pour définir ce qui habite celui-ci. Ou devrais-je plutôt dire « frustration créatrice »…

L’acte d’écriture n’est jamais terminé. L’écriture provoque l’écriture, encore et encore. Je me cherche, je tourne en rond devant les pages blanches, consacrant toute mon énergie à dompter mes mots avant de les coucher sur papier. Construire un texte, vivre la satisfaction de le voir prendre forme, prendre vie sous mes doigts, tout cela me passionne.

Il y a beaucoup de solitude dans l’écriture. Car écrire est un acte solitaire, et parce qu’écrire, c’est un peu se parler à soi-même. C’est ériger par les mots son propre miroir et se mettre nu devant lui. Ecrire, c’est forcément se dévoiler. Et se relire, c’est devoir se regarder et s’accepter dans le miroir.

Et celui qui me lit, est celui qui a la curiosité et le courage de venir derrière moi me regarder, dans ce miroir de l’écriture.

Mongolie1

Humeur : théâtrale
Vitalité : bon niveau
Envie : secrète…

Ce matin, dans une petite cahute enfumée des grandes plaines de Mongolie.

Alors qu’au dehors les chevaux font les cent pas autour du campement pour lutter contre le froid qui s’abat sur les terres, deux petits enfants emmitouflés dans d’épaisses fourrures chahutent en riant dans l’herbe. A l’intérieur, Mawa est en train de préparer le repas du midi, un ragoût de mouton qu’elle fait mijoter depuis déjà une heure. Avec une patience, un savoir-faire et une précaution que seules de longues années de pratique ont su lui enseigner, Mawa rajoute quelques brins d’herbes aromatiques dans le mélange puis touille avec délicatesse à l’aide d’une grande cuillère en bois. C’est à l’odeur qu’on reconnaît un bon ragoût : celui-là embaume la yourte. Kuko est dans un coin de la pièce, devant l’ordinateur, le dos voûté, la main droite sur la souris et les yeux rivés sur l’écran.

« Tu as faim ? Demande Mawa.

– Humm… » se contente de marmonner Kuko.

Son épouse penche la tête pour voir l’écran d’ordinateur et reconnaît le fond vert et gris caractéristique de leur blog favori.

« Quoi de nouveau sur l’art niak ?

– Un article d’impro, comme toutes les semaines, rétorque Kuko.

– Chouette ! S’enthousiasme la femme. Alors ça dit quoi ?

– Il parle de lui, encore… Il a adoré l’atelier d’hier. Comme chaque semaine d’ailleurs.

– C’est tout ? S’indigne Mawa. Dis m’en plus ! ».

Kuko bougonne quelques instants dans sa barbe grise et hirsute, puis finit par se redresser. Il approche son visage ridé par tant d’années d’exposition au vent des plaines, à quelques centimètres de l’écran, plisse les yeux et débute son récit.

« Il paraît que Luis était surexcité hier. Il a commencé l’atelier par quelques minutes de relaxation et de respiration. Et puis ils ont travaillé le « cri du ventre« , comme ils l’avaient fait l’année dernière. Ensuite Luis s’est véritablement déchaîné, il a entraîné tout le monde dans une longue séance de défoulement. Tout en musique, ils ont sauté dans tous les sens, réveillant tous les muscles de leurs corps, éveillant tous leurs sens les uns envers les autres. A la Club Med, et vas-y qu’on lève les bras, et vas-y qu’on écarte les jambes, et vas-y qu’on sourit et qu’on est content ! Mais ça a fait un bien fou à tout le monde apparemment, c’était palpable dans le groupe.

Rémy raconte qu’il a beaucoup aimé l’exercice d’occupation de l’espace. Luis avait demandé à ce qu’ils marchent en rythme sur la scène, et qu’une fois arrêtés, ils regardent dans le fond des yeux le partenaire leur faisant face. Il a encore à l’esprit le regard plein de jeunesse et de douceur de Nolwen. Les yeux écarquillés et farceurs de Cécile, façon mime Marceau. Ceux plein d’interrogation mais aussi plein de plaisir de Sandrine, qui venait pour la première fois. Et surtout le regard bleu-glace de Frédérique, plein d’histoire, de vécu. D’un mélange étonnant de méfiance et d’ouverture, d’humanité. Et derrière tout ça, de profonde complicité. Il y en avait eu depuis un an, des regards échangés entre ces deux visages.

Pendant la pause, Daniel a traîné Rémy par terre, en le tirant par une jambe. C’est son petit plaisir à Daniel, de le traîner comme un vieux chiffon, un vieux jouet, depuis les deux spectacles de fin d’année qui avaient fini comme cela. Luis s’est pris au jeu aussi, avec Daniel ils ont enveloppé Rémy dans une grande couverture bleue, et puis ils l’ont porté comme ça, comme un barda. Ca lui a fait drôle, à Rémy : ça lui a rappelé les exercices de développement personnel de l’année passée. Le don de soi, et surtout la confiance. Il sentait que s’ils le faisaient tomber, il pourrait se briser la nuque, comme ça, comme un lapin. Crac !

Après la pause tout le monde s’est installé pour un exercice de masques. Volontaire pour la prestation, Rémy s’est joint à Cyril qui s’est levé le premier. Tout le monde a rit, en les voyant se préparer comme deux frères, comme deux jumeaux, s’enfilant des petites mousses sous le collant avant de fixer leur masque. Luis n’avait donné qu’une seule consigne, qu’un seul mot : « rencontre ». Alors ils sont rentrés sur scène, comme ça, sans rien savoir, sans rien prévoir, juste en étant là. Les échanges de regard ont duré plusieurs minutes, Cyril et Rémy se sont déplacés sur la scène, lentement, mais ils n’avaient pas le droit de se regarder mutuellement. Et puis après avoir tourné en rond, s’être un peu tournés autour, Cyril a finit par prendre son copain par la main, et puis ils sont sortis comme ça, sans quitter le public du regard. Curieuse expérience, partie de rien, et conclue sur un petit quelque chose qu’ils n’avaient pas préparé. Ensuite ce fut au tour de Brownie et de Cécile d’enfiler les masques. L’atmosphère fut tout autre. Les deux apprenties comédiennes, bien qu’au comportement et au physique contrastés, s’envolèrent dans une prestation rythmée avec une complicité touchante.

Il était déjà plus de vingt-trois heures. Rémy était en pleine forme, excité comme une puce (excité comme un poux, comme disait souvent sa mère quand il était plus jeune). Dans l’obscurité, Luis et lui ont échangé pendant vingt minutes, sur plein de sujets différents. Sur les projets de Luis, sur les projets de Rémy… Sur son écriture. Et puis en repartant Cathy et Nolwen étaient encore sur le parking en train de partager leur ressenti, alors Rémy n’a pas pu s’empêcher d’aller se joindre à elles, et puis à trois ils ont un peu refait le monde, à leur façon, avec leur langage.

Aux alentours de minuit, Rémy a prit le chemin du retour, enivré par les mélodies spatiales d’un disque de Radiohead. Tellement fort que ça devait forcément s’entendre, au dehors. Ce devait être quelque chose, au cœur de la nuit, de voir passer cet ovni musical sur la route. Le petit homme est arrivé chez lui, suant à grosses gouttes d’une énergie créatrice incontrôlable, mais il était tard. Demain matin, après cette soirée de lévitation dans le bonheur, il fallait se préparer à reposer les pieds sur Terre.

Replier un peu son corps sur soi-même, pour encaisser les coups.

Il s’est endormi, la tête bourdonnant de mots qui gigotaient comme des lucioles dans la nuit. »

Mawa finit de servir deux gros bols en faïence sur le tapis, au centre de la cahute. Kuko se leva lentement, s’installa auprès de sa compagne et déposa un doux baiser sur ses cheveux tressés.

Inrainbows2

Humeur : musicale
Vitalité : extra-terrestre
Envie : de faire durer mon bonheur

Il a fallut quatre ans.

Quatre ans d’attente et d’interrogations. Quatre ans à se repasser en boucle CD, mp3 et vidéos de concert. A se nourrir jusqu’à plus soif des premiers cris de Pablo Honey, de la révolution The Bends, de l’œuvre d’art Ok computer, de l’expérimental Kid A ou encore du sombre Hail to the thief. Pendant ces quatre ans, l’inquiétude autant que l’impatience ont rongé mes tripes de fan absolu, ont corné mes doigts à force de jouer sur ma guitare les airs de « Fake plastic trees », de « Paranoïd androïd » ou de « Karma police ».

In rainbows est arrivé un matin d’octobre, comme un arc-en-ciel fendant la grisaille de l’automne. Des millions de clicks sur la toile sont allés télécharger la dernière folie de ce groupe hors du temps qu’est Radiohead. Des millions d’âmes ont fait silence, pour écouter et digérer quarante minutes de pure création.

****

 

In rainbows commence dans la douceur pop de « 15 step », annonçant déjà la dimension prise dans l’album par la batterie et une palette de percussions mécaniques et électroniques. « Bodysnatchers » est un condensé brut de rock à la Radiohead. Il y a dans ces quatre minutes d’une rare intensité une réminiscence convergente de « Blow out » (Pablo Honey) d’ « Electioneering » (OK computeur) revu à la sauce Hail to the thief.

« Nude » glace immédiatement par sa beauté. Voyage lyrique porté par la voix aérienne de Thom Yorke, emmené par les arpèges posés de Jonny Greenwood, « Nude » est enveloppé par les sonorités électroniques caractéristiques du groupe, et se termine dans ses dernières secondes par quelques notes sublimissimes. « Weird fishes » propose une étonnante et vaporeuse symphonie de guitares. L’inquiétant « All I need » nous ouvre la porte sur « Faust Arp », une courte mais étonnante ballade acoustique accompagnée par une partition de cordes à la grammaire insaisissable. « Reckoner » et « House of cards » vont de paire : ils sonnent comme des airs totalement inédits, dont les voix en lévitation flottent encore dans mon esprit.

Les premiers accords de l’électrisant « Jigsaw falling into place » sont comme la promesse d’un « Paranoïd androïd » volume 2, difficile malgré tout de reproduire une seconde fois la folie rageuse d’un des titres éternels d’OK computer.

In rainbows termine sa danse avec l’épuré « Videotape ». J’absorbe enfin les accords hypnotisants de ce titre que j’avais entendu pour la toute première fois lors du concert de Radiohead à Rock-en-Seine 2006. Depuis ce jour-là, la mélodie de « Videotape » ne m’a jamais quitté. Il n’y avait qu’un Thom Yorke pour se voûter devant son clavier, pencher son mystérieux visage sur les touches noires et blanches, et composer cette mélodie à la sonorité fascinante. En quatre minute trente, « Videotape » sonne comme un lent cortège silencieux qui peu à peu disparaît dans la nuit.

Un nouveau ticket pour l’espace. Radiohead.

Inrainbows1

Humeur : bouillonnant et frustré
Vitalité : rechargée par la perspective du week-end
Envie : de créativité

Monstres

Ce midi j’étais installé sur une bitte devant le centre commercial pour mâchonner un jambon beurre acheté au bistro du coin (NB : bitte, cylindre en béton servant à délimiter des zones de stationnement). Elle n’était pas mauvaise (cette baguette au jambon), mais intérieurement je me sentais, comme tous les jours depuis une semaine, bouillonnant et frustré (intellectuellement).

Difficile de ruminer sans broncher ma boulimie d’écriture. Cette envie d’écrire des pages et des pages, ce désir ardent de créativité, de communication, celui de m’enthousiasmer pour un mot, de me passionner pour une phrase, de déployer toute mon énergie pour jongler avec les bouts de paragraphes et les avalanches d’idées pour enfanter un texte fluide, ce genre de texte que l’on boit sans jamais être rassasié. Ce désir également que l’on m’écrive, que l’on me parle, que mon blog croule sous une vague de commentaires émerveillés auxquels je consacrerai toute une soirée à répondre. Mais c’est le vide total. Immobile et silencieux comme un songe.

A mon retour de l’atelier d’improvisation tard hier soir en voiture comme tous les jeudi, les images, les sons et les mots se bousculaient dans mon esprit. J’avais déjà en tête des formules, des phrases qui prenaient vie, se cognaient à l’intérieur de mon crâne, impatientes d’être enfin mises sur papier. Il était clair qu’un article de théâtre était en train d’éclore en moi et rien que pour Frédérique, absente hier soir car immobilisée par une migraine persistante, je me devais de rédiger ces quelques lignes à propos de la soirée. Peu avant minuit, affaibli par la fatigue cumulée d’une longue semaine, je décidai de griffonner rapidement quelques mots clés sur mon carnet.

Brownie araignée
Nolwen fleur
Nolwen 2 potentiel comique
Delphine dompteur, douceur
Cathy regard enfantin et maternel
Echelle de temps 

 

Allez, c’est parti.

Hier soir j’étais arrivé à l’atelier avec un mal de ventre intempestif, et malgré mes tentatives pour me détendre et respirer, il m’accompagna pendant plusieurs heures. Comme la semaine dernière Luis nous proposa de débuter par une séance de respiration bienvenue, suivie par des exercices de voix. Cette fois-ci Luis nous demande d’interpréter un insecte. Après nous être levés et alors qu’un fond musical emplit l’atmosphère, nous montrons tour à tour aux autres notre interprétation, les premiers rires émergent de nos corps fatigués.

Nous sommes en condition pour aborder les exercices suivants où par groupe de quatre nous devons travailler pour donner vie à une créature vivante en nous collant les uns aux autres. Delphine est la première à faire une proposition en s’installant entre mes jambes pour simuler les pattes de notre « bête ». Je me propose de faire sa tête; Nolwen et Nolwenn (cellequiportedeschaussettesdépareillées) se collent à ma gauche et à ma droite pour représenter quatre tentacules qui gigotent. Nous cherchons, essayons. Nous rentrons sur scène, sous la forme d’un gros paquet qui a du mal à se mouvoir puis nous proposons tant bien que mal quelques mouvements animaliers. Quelques minutes de scène nous suffisent à puiser dans nos ressources physiques, et nous ressortons comme d’une épreuve de force.

Pour le deuxième exercice, toujours par quatre, Luis demande à ce que trois comédiens travaillent sur un nouvel animal, et que le troisième s’improvise dompteur. Changement d’équipe, Nolwen reste à mes côtés alors que Daniel et Cathy nous rejoignent. Mes trois collègues se construisent une sorte de cheval à six pattes, j’incite Nolwen à laisser pendre ses deux mains derrière comme une queue de cheval, alors que Daniel, devant, mène la danse. Cathy est enfouie derrière lui, sous son pull, et place ses deux points serrés devant la bête pour lui donner deux seins. Notre présentation se fait en musique, une de ces sublimes musiques improbables proposées par Luis que je pourrais écouter toute une vie.

La prestation de l’autre équipe est fabuleuse. C’est à une araignée géante que nous avons droit. Allongée, Brownie s’est affublée d’un tissu multicolore autour du crâne, elle est concentrée, magnifique. Placées au dessus d’elle en demi-cercles, ses deux partenaires sont comme les prolongements de cette araignée fantastique. Tout en musique, Delphine endosse le rôle d’un dompteur tout en délicatesse. L’araignée réagit aux claps de ses mains : de part et d’autre de la bête, les jambes se dressent alors, donnant vie à cet ensemble massif constitué de trois corps humains qui ne font plus qu’un.

Nous passons le reste de la séance à travailler, sous les masques, sur cette obsession de Luis qu’est le centre.

Placés en cercle à la fin de l’atelier, nous partageons tous ensemble les dernières minutes de ce troisième jeudi. Cathy est enthousiasmée par notre travail. Je m’étonne à reconnaître dans les sensations dont elle nous fait part celles que je ressentais, à la même époque, l’année dernière : Cathy prend déjà conscience de nos progrès après trois ateliers, de tous ces petits détails qui nous rapprochent et nous font mieux comprendre qui nous sommes. Mais moi aujourd’hui je n’ai pas la même échelle de temps. J’ai déjà l’esprit ailleurs, plus loin, plus haut, dans trois mois. Curieux de voir ce que nous serons au mois de janvier lors de la présentation inter ateliers… Quels clowns serons-nous ?

En attendant l’improvisation déroule son fil. J’apprécie la simplicité de Cathy. Son regard doux, à la fois infantile et maternel. Nolwen est une petite fleur qui jour après jour éclot, à son rythme. Quant à Nolwenn, j’ai l’impression de voir émerger de son naturel un potentiel comique remarquable. Simple intuition…

Découvrir la personnalité de tous ces nouveaux partenaires par le biais du théâtre est une chose véritablement passionnante.

 

Humeur : neutre
Vitalité : éprouvé par une semaine chargée
Envie : d’inspiration

C’était chouette.

Jeudi dernier, lors du premier atelier de l’année, j’avais ressenti un certain malaise. Cependant la semaine écoulée me permit de comprendre ce mécanisme de défense et de rejet naturel que j’ai pu mettre en œuvre de manière inconsciente et non désirée.

Pour dire vrai, hier soir j’avais profondément envie d’y retourner. Pour en voir plus, pour comprendre plus, pour en vivre davantage. Pour me rapprocher des autres, essayer de faire deux ou trois pas de plus vers eux, sans jamais vouloir brûler les étapes. Trois d’entre nous étaient absents, et dès le début une atmosphère saine s’instaura entre chacun de nous. Luis débuta la séance par un long processus de relaxation comme il en a le secret, puis nous avons poursuivi, après un échauffement bien nécessaire, par plusieurs exercices corporels desquels nous ressortîmes tous exténués. Enfin, Luis consacra le reste de l’atelier à diriger un exercice de masque neutre et de placement au cours duquel nous nous découvrîmes, les uns les autres, dans nos grandes différences.

Approcher l’autre par le théâtre. Lui, le mur, l’inconnu, l’étranger. L’autre, celui qui m’est semblable dans certains points et de mille manières différent de moi. Nous découvrons, par le théâtre et ses exercices dénués de toute complexité, de tout habillage et de tout malentendu, ce puzzle fascinant qu’est l’autre.

Les sourires, les rires. Les regards et les gestes. Le bout des doigts et le bout des pieds. La courbure des sourcils et celle du dos. Pour constituer l’unité du groupe, pour bâtir la cohésion, nous nous rapprochons, lentement.

Hier soir j’eus le sentiment que nous étions dans le même bateau, et je suis reparti tard de l’atelier, avec dans la poche un peu plus de bonheur que lorsque j’étais arrivé.