Ping-pong

Depuis plusieurs semaines Luis nous fait travailler sur la notion de « ping-pong ». Ce mécanisme difficile à acquérir consiste en un échange de regards avec le partenaire et le public qui sont autant de relais successifs de paroles et de gestes. Ainsi, lorsque l’un des comédiens ressent l’épuisement de son inspiration, il tourne clairement le visage vers son partenaire sans le quitter des yeux avant la prochaine passe, défi étant alors lancé au second de poursuivre dans la continuité du récit. La contrainte du ping-pong implique de constamment regarder le public lorsque l’on parle, quoi qu’on dise et quoi qu’il arrive et de fixer son partenaire lorsqu’il prend le relais.

Cette gymnastique de va et vient avec le public capte littéralement son attention, elle instaure une dynamique très intéressante pour l’improvisation, cependant elle requiert une très forte concentration. D’autant plus que Luis nous fait travailler assis l’un à coté de l’autre, face public. Point d’action, point de gestes ou si peu, pour nous dépêtrer du bourbier de la parole. Panel de difficultés, d’autre part, dû à la diversité des sujets d’improvisation : la semaine dernière aux cotés de Daniel je me suis pris les pieds dans le sujet « l’éjaculation précoce du calamar géant ». Personnellement j’éprouve des difficultés à supporter la contrainte du ping-pong car l’obligation m’est donné de prendre la main à un moment où je n’ai pas forcément envie de le faire. Parler sous la contrainte, voilà une mise en danger qui me déstabilise et c’est sans aucun doute un travail essentiel qu’il m’est nécessaire d’entreprendre sur moi-même à partir d’aujourd’hui. 

En début de séance, Ioana souhaite nous raconter le dernier spectacle de théâtre auquel elle a assisté. Luis la prend immédiatement au piège et lui demande de « jouer » son récit. Installée seule sur une chaise sous les projecteurs, avec la consigne de nous faire revivre ce spectacle de clown. A froid l’exercice est terriblement ardu et plutôt crever que d’être à sa place ! Mais bientôt c’est à notre tour de travailler.

Luis nous demande de venir sur scène par couples pour raconter à nouveau le spectacle à notre façon, de manière plus synthétique et dans un mécanisme de ping-pong. Comme la semaine dernière Daniel est mon partenaire. Aujourd’hui notre complicité et notre écoute ont gagné en  fluidité. Je patauge un peu alors que Daniel prend son envol mais il faut attendre le moment où il est question d’un fusil soi-disant chinois puis d’un dragon qui traverse la scène pour mettre le feu aux poudres. L’idée me vient de prendre l’accent asiatique lorsque Daniel me passe la main, et notre récit prend une ampleur incroyable. Daniel saute à pieds joints dans ma connerie et trouve les ressources nécessaires pour enchérir dix fois plus encore. Nous faisons tour à tour sortir du dragon un réfrigérateur, une voiture, une console de jeu, un ordinateur portable, nous exploitons le dragon jusqu’au bout de l’improvisation, jusqu’à plus soif. Un vrai délice (d’Asie).

Je sors de là essoufflé, d’autant plus que Luis nous avait contraint à nous lever et faire le tour de la salle en courant à chaque hésitation de parole lors du récit. Ecartelé, comme souvent en improvisation, par le double tiraillement de la crispation et de l’émancipation. Je confie à Daniel qu’il m’a épuisé avec ses conneries, et manifestement le compliment est réciproque.

Encore une petite marche franchie sur le chemin de l’improvisation. Quel lavage de cerveau. Quel bien-être que procure le théâtre !

Le chemin

mars 28, 2007

Emile Couet se le répétait au saut du lit :

« Tous les jours et à tous points de vue, je vais de mieux en mieux. »

Avancer, refuser le sur-place, haïr la monotonie.

Voir plus loin, imaginer, progresser.

Monter, s’améliorer, créer.

Croire, aimer et espérer.

S’ouvrir, aider les autres et s’aider soi-même.

S’efforcer d’être un peu meilleur, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde.

Art niak.

Métro

Ce matin, peu avant une heure du matin au cœur de la Gare du Nord et ses environs, s’apaisaient lentement la haine et la brutalité. Dans une odeur âcre, quelques poubelles finissaient de se consumer alors que les commerçants s’affairaient encore à balayer la devanture de leurs petites échoppes. L’un d’entre eux se lamente amèrement devant le spectacle de son magasin de chaussures qui vient d’être pillé. Un autre a décidé d’appeler ses frères pour passer la nuit dans son magasin, dormant d’un seul œil de peur que d’autres pilleurs viennent se jeter sur des vêtements, des téléphones portables ou n’importe quel objet, finalement, pouvant être subtilisé.

En fin d’après-midi, des milliers de franciliens traversent la Gare du Nord pour rentrer dans leur foyer. Un contrôle de ticket tourne à l’affrontement. Alors que deux agents de la RATP contrôlent un homme voyageant sans ticket, les trois hommes se heurtent. L’intervention de la police attire les regards, les voyageurs s’arrêtent, certains commencent à protester. Les jeunes s’agitent. Les abrutis s’échauffent. Escalade de la violence. Des renforts de police équipés de pied en cape des protections anti-émeute investissent l’arène, les deux armées se mettent en ordre de bataille et à différents endroits de ce champs de bataille les projectiles traversent l’espace. Devant les yeux terrifiés de spectateurs aussi neutres qu’impuissants, la police opèrent ses charges tels des cavaliers en armures écrasant une révolte populaire et parviennent à interpeller treize frondeurs. Parallèlement les abrutis de service opèrent de manière totalement anarchique la démolition des lieux.

Ébullition politique. La gauche demande à ce que « toute la lumière soit faite sur ces incidents ». Comme beaucoup en France, certains dénoncent dans les bras musclés de la police les mécanismes du système Sarkozy. « Pauvre Nicolas », qui défend que « Si la police n’est pas là pour faire régner un minimum d’ordre, quel est le rôle de la police? ». Les frontistes murmurent « Qu’on renvoie les étrangers dans leur pays », et de loin De Villiers évoque avec les manières linguistiques et buccales qu’on lui connaît, les agissements « de bandes ethniques et barbares ».

Voilà quel est le pouvoir d’un petit bout de papier centenaire, le ticket de métro. D’autres préfèrent le plier en douze pour en faire des vaisseaux de Star Wars…

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Citéinterdite

A la fin du Xème siècle, durant le règne de la dynastie Tang, l’Impératrice (Gong Li) se prépare pour le retour de l’Empereur Ping (Chow Yun-Fat), aux cotés de ses trois fils Yu, Jai et Wan (Qin Junjie, Jay Chou et Ye Liu).Au cœur du palais impérial, la Cité Interdite, l’Empereur souffre en silence de la relation de son épouse avec son beau-fils Xiang et la contraint à la prise quotidienne d’une boisson empoisonnée. Découvrant les agissements de son mari, l’Impératrice profite de la célébration de la fête de Chong Yang pour préparer sa vengeance.

Pour son quinzième film, le cinéaste chinois Zhang Yimou retrouve celle qu’il a révélée dans « Le shorgo rouge » en 1987. Retour aux sources, dans ce film superbe qui raconte dans un huis-clos aux couleurs flamboyantes de la chine médiévale, les derniers instants d’une grande dynastie. Suivant une mise en scène théâtrale aboutissant dans ses trente dernières minutes sur une profonde tragédie, « La cité interdite » est d’une grande beauté, d’un grand esthétisme : décors somptueux, costumes magnifiques, Zhang Yimoun nous émerveille. Certaines critiques pointent du doigt le déséquilibre entre l’énergie consacrée par le réalisateur à la mise en valeur visuelle de son film par rapport à la consistance de ses personnages. Cependant Gong Li, sublime de beauté et de talent, porte le film de bout en bout, et sa présence suffit à monopoliser l’attention du spectateur.

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Voilà encore ce sujet si passionnant que le cinéma nous offre, et qui me rappelle mon article « Violence » : l’homme face à son destin, « celui d’osciller en permanence entre ces deux extrémités du don de la vie et du don de la mort ».

 

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Queyras1

Alors que je quitte un dîner paisible dans la vieille demeure savoyarde de mes grands-parents, aux dernières limites de ce village qu’on appelle Drumettaz-Clarafond, un sentiment de profonde frustation (ou serait-ce de la déception ?) ronge lentement ma soirée. J’avais préparé toute la journée mon appétit dans le but d’aborder avec le plus de sérénité et de plaisir ce repas tant attendu, ma grand-mère ayant annoncé la préparation d’une fondue savoyarde. En m’installant à table peu avant vingt heures je constatais, presque incrédule, que fondue il y avait certes, mais savoyarde beaucoup moins puisqu’au fond de l’appareil ramolissait une vulgaire pâte de fromage industrielle. Sacrilège. A cet instant où la pointe de mon stylo crayonne le papier à lettre rugueux, dans l’attente d’un scolaire recopiage sur l’art niak, un souvenir d’enfance, encore un, vient caresser mes neurones. Que sont devenues les soirées fondue en famille, il y a quinze ou vingt ans lorsque nous autres les gosses nous ingurgitions le sacro-saint fromage fondu, jouant avec les fils de fromage étirés tels ceux d’une toile d’araignée fumante, mangeant plus que de raison au point d’avoir mal au vide et de sentir son coeur battant la chamade à cause du vin blanc ? Un soir mémorable d’ailleurs une main, dont l’allégresse et l’insouciance avaient conjointement agravé la lourdeur, mit une double dose de vin dans le mélange, à moins que ce ne soit une main maladroite n’ayant pas su qu’une première avait déjà fait son office. Pompette à dix ans, j’avais passé la nuit à m’émerveiller d’étranges hallucinations. Le petit cousin lui, n’avait pas supporté et entreprit plusieurs allers-retours vers la cuvette des toilettes pour rendre à la nature ce que son jeune corps ne pouvait contenir. Bref…

Je me remémore la semaine de vacances qui vient de s’écouler. Nous avions bien quelques instants rêvé de grands espaces enneigés, de froid polaire, de chiens de traîneau et de nuits en igloo au fin fond de Laponie. Mais radinisme autant que raison aidant, nous nous sommes finalement retrouvés au coeur du Queyras, en France, dans les odeurs de vieux bois et de crottes de biques. Qu’importe l’odeur, pourvu que l’on ait l’ivresse… Mercredi nous nous attaquions avec beaucoup de philosophie et de naïveté à l’ascension des sept kilomètres reliant le dernier quartier de Molines au refuge du col Agnel culminant à 2500m d’altitude. Dans la montagne parsemée de neige dont les sommets gris et blancs se découpaient nettement sur le fond clair d’un ciel bleu sans nuages le silence, si parfait, faisait presque bourdonner mes oreilles. Et je constatais à quel point cette situation de dénuement total au coeur de la nature, est propice à toutes les réflexions. Alors que je faisais la sourde oreille aux cris incessants et rythmés de ces deux soeurs jumelles d’ampoules qui faisaient rougir mes deux talons, une question vint subitement habiter mon esprit : Quel foutu nom allais-je bien pouvoir introduire dans la petite enveloppe le 22 avril prochain ?

S’il y avait un sujet que je n’aurais jamais imaginé aborder un jour sur mon blog, à une place équivalente à celui de la peinture de coquilles d’oeufs ou à la dernière émission de Thalassa (bon j’exagère un peu, j’ai regardé Thalassa hier soir c’était pas si mal que ça), et bien ce sujet serait celui de la politique. Mais après tout, il n’y a que les imbéciles (heureux) qui ne changent pas d’avis. Et constat étant posé de mon état soit d’imbécilité, soit de bonheur, mais rarement les deux simultanément, je m’autorise à cette petite disgression politicienne. Cependant, pour éviter que l’art niak ne soit le siège d’affrontements politiques non désirés, je contournerai l’utilisation du nom des candidats (mots-clés fatidiques) et ne les désignerai que par leurs illustres initiales.

Faceàface

Voyez-vous, si N.S est élu, j’estime qu’il n’aura pas volé sa place, et je me fais peu de soucis sur l’avenir de la France. Si S.R accède à la fonction suprême, je pense que cela récompenserait son courage et la difficulté de sa démarche de femme. Enfin, si F.B avait le privilège de pousser les portes de l’Elysée, j’imagine que ce serait un drôle de moment, un sacré tournant dans l’histoire de France. Depuis quelques temps que s’éveille en moi une certaine conscience politique je ne parviens pas à m’imaginer possible l’adhésion totale aux orientations d’un parti politique et le rejet de tous les autres. Malgré une certaine fibre socialiste, je me complais dans un monde libéral et capitaliste dont je profite. Et si avec mes 2700 euros par mois, mon téléphone et ma voiture de fonction (merci Entreprise) je commence à m’inquiéter des sans-papiers, sans-logis et sans-plein de choses, on va me traîter d’intello de gauche. Ou intello de droite, va savoir. Centriste tiens, ça m’irait bien ça. Moi qui suis toujours dans la nuance, dans la conciliation, dans le mi-figue mi-raisin, dans le mi-dur mimolette. Mais à bien y réfléchir, viser au centre c’est un peu la solution de facilité. Il paraîtrait même que ce serait à la mode. Surtout chez les bobos. Il paraîtrait même que j’en sois un, moi, de bobo. La classification des stéréotypes me laisse on ne peut plus perplexe. Bourgeois de Versailles, racaille des cités, vieux ploucs des campagnes, ouvriers révolutionnaires, fonctionnaires incompétents et chefs d’entreprise sans scrupules. Bon et moi en attendant, je vote pour qui ?

Bayrou

Les jambes vascillantes, l’estomac criant famine, nous atteignons enfin le refuge du col Agnel. En dévorant des yeux le menu du restaurant le choix est très vite fait entre la petite salade pommes de terre – tomates de mon pic-nique et l’impressionnante « croûte du col Agnel », une épaisse tranche de pain grillée dans du vin blanc couverte de jambon blanc, de fromage fondu et coiffé d’un oeuf sur le plat. A l’instant même où je vis s’approcher la grosse patronne du refuge, le plat dans les mains, je sus pertinemment que le chemin du retour serait moins un exercice de jambes qu’une épreuve de digestion. Mais au lever de camps les réflexions me reprirent. Ce qui est sûr c’est que les extrêmes n’obtiendront pas mes faveurs. D’abord, le communisme est un beau rêve, plus proche de l’utopie que d’un véritable projet social et politique. Ensuite, peut-être que les OGM feront-ils bientôt de nous des légumes, mais le jour où un paysan moustachu à chemises à carreaux sera président de la République, l’ordre du monde aura sacrément changé. Enfin, avec une mère vietnamienne et deux voisins de bureau respectivement algérien et plus noir que la nuit, plutôt crever que d’être frontiste. Adhérer au FN, c’est être ignorant, finalement. Et l’ignorance enfante la peur. Après tout ma chérie a raison. Tous ces gens-là, les O.B, J.B et autre J.M.L.P ne seront jamais élus président de la République, là n’est pas la question. L’important c’est qu’ils puissent véhiculer librement leurs idées et leurs opinions. Qu’ils aient la possibilité de représenter une partie de la population dont ils sont une image, une représentation fidèle. Cela s’appelle la démocratie.

Enfin bon, pour l’instant la démocratie pour moi c’est qu’on me laisse rentrer en paix à l’appartement pour m’écrouler enfin dans mon lit et faire une bonne sieste. Le futur président attendra encore un peu pour obtenir l’honneur de mes faveurs…

Queyras2

L’existence, sous les apparences lisses d’une route vallonnée dont les variations nous font tranquillement monter et descendre, est en réalité l’alternance d’instants de folie et de sagesse.

Mais ne faut-il pas volontairement saisir la folie (la passion ?) lorsqu’elle passe à portée de mains, puisque « rien de grand ne se fait sans passion » ? Un homme, par ces quelques mots, semble vouloir répondre à cette interrogation :

 « La sagesse est d’être fou lorsque

les circonstances en valent la peine ».

Jean Cocteau