Improvisation et sincérité

février 23, 2007

Je hais la monotonie. « Qu’elle aille mourir loin de moi, chez d’autres », qu’elle reste éloignée de moi pour l’éternité si par magie je suis éternel, ou pour le restant de ma vie si je suis mortel (ce qui est beaucoup plus probable). A deux ou trois reprises il y avait quelque chose qui me gênait dans notre travail d’improvisation des dernières semaines. Quelque chose s’approchant d’une monotonie insidieuse, s’installant malicieusement parmi nous tous. Je me disais qu’une fois de plus j’allais avoir du mal à me donner à 100%, que Luis allait encore nous couper toutes les trente secondes mais qu’au final je sortirais plutôt satisfait de l’atelier. Situation m’ayant certainement amené à délaisser le sujet de l’improvisation sur l’art niak depuis quelques temps.

L’atelier de théâtre d’hier soir ne se présentait pas dans les meilleures conditions qui soient. A l’heure du déjeuner j’avais ingurgité une ignoble pièce de boeuf accompagnée d’un gratin de pommes de terre vendue sous l’appellation plus que volée de « boeuf bourguignon », bourrée de gras, suivi d’un non moins détestable « tiramisu » enfoui sous 5 cm de crème fortement apparentée à de la crème chantilly. Aux alentours de dix-huit heures jusque tard dans la soirée ce subtil mélange de saveurs imposèrent à mon estomac une lutte intestine peu commune. Accablé par cette épreuve, je fis d’une clémentine avalée à contre-coeur au volant de ma clio jaune la seule richesse de mon dîner. Enfin, à la maison de quartier des linandes où l’atelier devait se dérouler, la maladresse d’un inconnu avait entraîné le déclenchement de l’alarme générale du premier étage dont la mélodieuse sonnerie retentit pendant plus de deux heures sans interruption. Inutile de préciser que travailler dans ces conditions relevait plus de l’exploit que du plaisir. Bref…

Ma première improvisation se déroule dans ces conditions, aux cotés de Cécile La Rousse (permettez-moi ce surnom tout à fait amical, utile à la différenciation des deux homonymes…), Audrey et Frédérique. Je suis infoutu de rentrer dans la scène et d’interpréter avec force et plaisir mon personnage de contrôleur SNCF : notre improvisation ne décolle pas. Intellectuellement je sors très rapidement de la scène et repense à toutes ces improvisations d’amateurs auxquelles j’ai pu assister dans le passé, mal interprétées et maladroites, et pense que la mienne vient s’ajouter à cette liste noire. « On s’est ennuyés ! » s’accorde t-on à dire, et je confie aux autres que « je n’étais pas du tout dedans ». La deuxième improvisation se déroule mieux, toutes proportions gardées. Il faut dire que la scène offre un potentiel de comédie et d’humour plus fluide, plus facile d’accès, en compagnie de ma soeur (Audrey), de ma bourgeoise de mère (Cécile) et d’un conducteur terrorisé (Cyril), nous effectuons un voyage agité en montgolfière. Malgré les interventions fréquentes de Luis, toujours aussi perfectionniste et exigeant, nous parvenons chacun à apporter quelque chose de sympathique à la scène et j’aime beaucoup la prestation de mes collègues.

Au terme de la scène nous évoquons unanimement la difficulté de gérer les silences. En tant que comédiens débutants, rien n’est plus déstabilisant que d’être « confronté » au silence dans une improvisation. Soit par manque d’inspiration, soit par peur de l’ennui tant sur scène qu’au coeur du public. Pourtant Luis, convaincu, argumente sur l’importance des silences dans nos improvisations. Car les silences rythment une scène, parce qu’ils mettent en valeur la venue des sons et des paroles, parce qu’ils nous offrent l’opportunité d’être à l’écoute et d’observer les autres, le silence est essentiel. Luis nous explique une fois de plus la non prévisibilité d’une improvisation et l’importance de se laisser porter par le naturel et décide de nous confronter à un exercice que j’ai trouvé fondamental et dont je vais ici faire le récit, après cette longue introduction.

L’exercice est à la fois simple et profondément difficile. Luis me demande de m’asseoir seul sur une chaise au milieu de la scène, totalement détendu, et l’esprit détaché de toute concentration.  » Laissez venir, vous verrez, au bout d’un moment une chose naturelle se produira ! ». Mon premier passage est faussé, je suis tendu et obsédé par la sensation que mes collègues me regardant « attendent » un évènement qui ne vient pas. La seconde fois je commence à me détendre et finis par éclater d’un rire sadique, inspiré par le sourire soudain de Frédérique qui me fait face. Nous travaillons ensuite par binôme : je rentre en scène avec Cécile La Rousse, et nous sommes assis l’un à coté de l’autre face au public. Cécile pose sa main sur la mienne puis tente un rapprochement vers moi, alors que je me penche à gauche, m’éloignant d’elle à mesure qu’elle se rapproche. Puis nous revenons à notre position initiale. Je ne vois pas ce qu’elle fait, mais au bout de quelques instants d’attente elle quitte la scène. Je tâtonne de la main droite sur sa chaise, constate son absence, tourne mon regard dans la direction de son départ puis reviens lentement, très lentement, sur la position initiale de mon regard. Un sentiment me submerge, bouillonnant quelque part entre la tristesse, la panique et la terreur. Mon visage se transforme, mon menton et mes lèvres vacillent et j’opère une montée progressive dans l’émotion. Je palpe l’attention du public, à l’affût de ce que je suis en train de faire, j’entends rire. Alors même que je contiens à intervalles réguliers mes propres rires, je reprends le fil de mon intense émotion. Au bord des larmes, le sentiment redescend lentement et mon personnage reprend son sang-froid, avale enfin sa salive et quitte la scène, le corps crispé par l’émotion.

Je suis sorti presque bouleversé de cet exercice, suant, les mains tremblantes et le coeur battant la chamade. Car jamais je n’ai eu la sensation aussi intense d’être sincère sur scène. Je n’avais plus de filtre, plus de barrière, j’étais entièrement nu devant les autres, la peau sur les os.

J’ai appris et compris une chose fondamentale hier soir. Deux droites sécantes ne se coupent qu’en un seul et unique point. Il en est de même pour la comédie. Etre juste dans une interprétation, c’est placer son corps, son coeur et son âme en ce « seul et unique point » où se croisent la ligne de son « soi » profond et réel, et la ligne de son personnage. Depuis le début de mon parcours j’ai toujours pensé que le défi du théâtre, et plus encore celui de l’improvisation, était de se dépasser. Mais en réalité, il ne s’agit pas de se dépasser mais d’être soi. Ni plus, ni moins. Incarner un personnage, c’est être soi, dans un autre.

Avoir la conviction d’avoir touché la justesse, d’avoir vécu un vrai moment de théâtre, furtif mais intense, voilà qui m’a fait gravir une marche supplémentaire vers… vers… je n’en sais rien, j’improviserai…

3 Réponses to “Improvisation et sincérité”

  1. jane said

    Un petit message en retour sur ton blog que je visite aujourd’hui encore. Les citations tombent toujours à point pour moi. Et tes moments de théâtre me rapellent des émotions que j’ai pu éprouver dans ma carrière.
    A la revoilure,
    Jane

  2. Ian said

    « Incarner un personnage, c’est être soi, dans un autre. »

    C’est vrai. Et il faut lutter contre ce qui nous empêche d’être nous même sur scène!

    A plus,

    Ian

  3. […] sentiment similaire à celui qui m’avait traversé lors d’un exercice l’année dernière s’empare de moi. Je réprime la soudaine nécessité de pleurer, surpris par […]

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