Dans l’air du temps 9 : mimétisme souterrain

décembre 11, 2006

Métro

Ce soir c’est décidé, je prends le RER pour me rendre à l’atelier d’écriture. Il pleut des cordes depuis une heure, les environs de Paris sont ultra-saturés et il me faut gagner Montrouge dans la banlieue sud de la capitale, alors que je pars du Grand Nord, la Picardie.

Hors de question de passer deux heures dans la voiture et user mon genou gauche à débrayer toutes les quinze secondes. Décision est rapidement prise de monter dans le RER en gare de Louvres et de saisir un personnage atypique pour en dresser le portrait en quelques coups de stylo bille. Je parcours le wagon dans toute sa longueur mais me vois contraint d’y rester pendant tout le voyage, l’accès au wagon adjacent étant condamné. Je m’installe sur un siège, résigné par la solitude annoncée de mon voyage : j’aperçois seules deux ou trois silhouettes au fond du wagon, rien de bien folichon à gratouiller sur mon cahier de boulot, pris à l’envers pour la satisfaction de mes élans littéraires.

Un garçon passe devant moi. Un petit arabe qui vient de souffler ses douze ou treize bougies tout au plus. J’observe, à l’affût d’un trait physique ou d’une action digne d’écriture lorsque celui-ci, avec une aisance et un naturel tout marqués, crache un somptueux glaviot de sa bouche imberbe dans le couloir central. Cet atypisme retient toute mon attention : voilà un geste qui jure vraiment avec son visage de chérubin (un peu bronzé, certes, mais lissé et paisible). J’analyse rapidement le comportement. Après tout, le jeune adolescent ne fait que reproduire les faits et gestes des grands frères de sa cité (je traverse les quartiers chics du 9.5 : Goussainville, Arnouville, Sarcelles et Gonesse…). Nous autres, les hommes, nous ne faisons qu’imiter ce que nous observons chez autrui : c’est la dure fatalité du mimétisme. Notre cracheur se comporte comme le fait la majorité des jeunes de banlieue qui prennent le RER. Et moi-même je me comporte et je pense comme mes parents l’auraient fait à ma place. Observer, ne rien dire et philosopher silencieusement sur le sujet, guère plus.

Chatelet – Les halles. Croisés des chemins. La Mecque du parisien souterrain. Boussole du métro-boulot-dodo, centre névralgique des lignes du métro et du RER, fourmilière centenaire d’animaux à deux pattes trottant dans toutes directions. Je me faufile à contre sens dans ce flot humain ininterrompu en observant devant, gauche et droite, fasciné par la diversité biologique des individus. J’arrive sur le quai du métro alors que retentit l’alarme de fermeture des portes. Bon perdant et peu téméraire, courir dans le wagon avant que ne se referment les deux portes ne m’effleurent même pas l’esprit. Par contre, une jeune femme opère une malheureuse tentative de rattrapage et se coince la main gauche entre les deux mâchoires métalliques. J’imagine déjà le wagon repartir inexorablement, la victime se faire traîner tout le long du quai, punie par son imprudence pressée et déchiquetée dans le sombre tunnel du métro. Je me voyais déjà revenir le soir à la maison et annoncer à ma chérie « J’ai vu un truc hooorrrrrriiiiiibbblllle dans le métro ! ».

Métro3

Non. A l’intérieur du train, un homme l’aide à se décoincer le poignet.

Au prochain tour je m’installe près des portes. Un homme approchant la cinquantaine se tient debout devant moi, un journal sous le coude. Des rides façonnent son visage grisonnant et il a le regard d’un homme qui a vécu, voilà les seules choses qui me sont données d’observer. Quelques instants plus tard, à l’arrêt d’une station je vois s’approcher une jeune femme. Elle se place derrière la vitre, relève la poignée d’ouverture des portes puis, dans une démarche toute féminine, pénètre dans le wagon puant. Comme un phénomène naturel je sens tous les regards masculins se concentrer sur l’inconnue. La silhouette est de grande taille, ses longs cheveux bruns et ondulés sont propres et leur parfum semble même parvenir à mes narines. Un nez fin, des paupières subtiles et une peau blanche forment un profil parfait, délice du regard. Toute de noir vêtue, la belle porte un manteau de grande qualité, une jupe courte laissant plonger des jambes longilignes couvertes de collants noirs, dont on espère qu’ils sont plutôt des bas. Gentleman, je m’interdis de poser mon regard sur le bas de son corps, convergence de tous les regards et le transfert immédiatement sur l’homme qui me fait face : en quelques instants ce dernier a déplié son journal dont il entreprend une hypothétique lecture. Par de brefs coup d’oeils sur le coté, dont aucun ne m’échappe, l’animal caresse de son regard indiscret les courbes noires des jambes de l’inconnue.

Silhouette

L’homme sort du train quelques instants plus tard. J’observe la jeune femme, amusé par le comportement tout masculin de l’homme au canard. Après tout, cette femme est-elle si belle que cela ? Décision est prise d’user de mon regard à des fins toute objectives. Je baisse furtivement les yeux sur les superbes jambes. Exactement au même instant la jeune femme tourne la tête, surprend mon observation et ne peut s’empêcher d’esquisser une grimace de dégoût. Je suis fait comme un rat. « Tous les mêmes… » se dit-elle. Ben oui, pour le coup je n’ai rien à déclarer pour ma défense, je n’ai même pas d’avocat. J’ai agi comme mon prédécesseur, l’homme au journal.

Vous avez dit mimétisme ?

Jambes

 

Une Réponse to “Dans l’air du temps 9 : mimétisme souterrain”

  1. Solène Berger said

    Salut Rémy,

    J’ai commencé à regarder et à lire ton blog mais il y a tellement de choses à voir que je reviendrais!! Il est très sympa!
    Bonne journée

    Solène

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