Improvisation : développement personnel et écoute

novembre 11, 2006

Mon voyage avait commencé aux alentours de 18h35 au départ de Compiègne, psychologiquement préparé aux 75 min de trajet nécessaires pour rejoindre l’Ecole des Ponceaux de Cergy où se déroulent les ateliers d’improvisation. Curieusement ce soir-là je n’étais pas seul dans la voiture, j’étais accompagné par un certain sentiment d’anxiété, comme avant de me rendre à un entretien d’embauche. Chaque jeudi soir, seul dans ma voiture, psychologiquement j’ai l’impression de recommencer depuis le début, alors que ce n’est pas forcément la réalité des choses. Comment trouver la force de me dépasser et de m’ouvrir aux autres une fois de plus ? Comment mettre au placard ma rancœur et ma rabat-joierdise quotidiennes du boulot ? Vers 19h15 (toujours au volant) je tentais d’avaler un sandwich industriel assez répugnant, noyé dans une sauce  oscillant mystérieusement entre la sauce blanche et la mayonnaise et cachant une ignoble feuille de salade imbibée de ladite sauce au point d’être devenue translucide. Il est clair que je ne tiendrai pas tous les jeudi soir de l’année en m’infligeant un tel supplice. Par vengeance je me goinfre de Mikado chocolat-au-lait-éclats-de-noisettes.

Tendu, fatigué, inquiet de ce qui allait me tomber dessus, c’est dans cet état que j’ai commencé le cours de théâtre. Heureusement comme tous les jeudi nous commençons par une assez longue séance de relaxation salvatrice. Exercice de détente, de respiration. En position allongée, moyennant un peu de bonne volonté, 15 ou 20 minutes sont largement suffisantes pour se débarrasser (« par le souffle ») de toutes les « énergies négatives » qui nous habitent. Bref, tout le monde se détend. Suivent des exercices de diction, mettant en scène le désormais traditionnel « Petit pot de beurre » pour lequel nous commençons à acquérir une certaine aisance.

Ce soir nous sommes au complet il me semble, 3 hommes et 6 femmes. Nous consacrons les 90 minutes suivantes à des exercices de développement personnel. Ce type d’exercices est pratiqué sous de nombreuses formes et dans des domaines variés et notamment en entreprise dans le cadre des ressources humaines. Rapprocher les hommes, apprendre à se faire confiance et faire confiance aux autres : au travail ou au théâtre, à priori le but est le même. Nous nous plaçons en cercle serré autour d’une personne ayant reçu pour consigne de se tenir droit comme un piquet et de se laisser osciller comme un pendule au cœur du cercle, les yeux fermés. Au delà de la prise de confiance en autrui, l’exercice fait curieusement perdre ses repères visuels. La deuxième situation est plus difficile à aborder. Debout sur une chaise, il s’agit de se faire tomber vers l’avant, comptant infiniment sur les bras de ses collègues pour nous réceptionner. Dans les faits, la chute n’est que de 45°, mais je sers malgré moi de cobaye pour une nouvelle expérience. Les collègues placent leurs bras et leurs mains en position de chaise deux à deux pour me réceptionner. Ma seule alternative est de me laisser tomber sur ce tapis de mains et de bras unis. Ma chute est psychologiquement vertigineuse et mes collèges me réceptionnent en position allongée après une chute de 90°.

Dans le but de ne pas allonger monstrueusement cet article et décourager le vaillant lecteur qui s’est attelé à sa lecture, je m’efforce de ne pas décrire en détails l’exercice corporel suivant, sans toutefois renier son intérêt. Il s’agissait en quelques mots de se mettre face à face à chaque extrémité de la pièce et de s’avancer l’un vers l’autre en improvisant des gestes, des mouvements du corps, de manière totalement symétrique avec son « alter ego ». Amplifier les gestes de celui qui nous fait face, savoir le regarder, contrôler son propre corps, trouver d’autres gestes, voilà quel était l’intérêt de l’exercice dont le but était d’introduire une notion fondamentale de l’improvisation : l’écoute active.

La dernière heure est consacrée à une improvisation par couple. Une minute derrière le rideau. Trouver une idée, rentrer sur scène. Improviser, toujours sans paroles. Yohanna se porte volontaire. « Un autre, allez, vite vite vite ! » s’impatiente Luis. Je rejoins ma collègue. Passer en premier, contrairement à ce qu’on pourrait penser, est finalement plus facile que d’attendre de voir ce que font les autres. Ca enlève au moins le stress de faire moins bien que ses prédécesseurs… « T’as une idée ? » me demande Yohanna avec ses petits yeux malicieux. Je lui fais part de mon idée, elle éclate de rire, nous faisons quelques mises au point hasardeuses et nous rentrons sur scène. 7 paires d’oeils nous observent, s’impatientent, s’interrogent, (nous critiquent ?). Je regarde Yohanna, lui tourne autour lentement et après quelques essais de « projection » de sentiments, je m’approche de ma partenaire pour lui prendre les mains. Il y a entre nos deux personnages des sentiments amoureux, c’est évident. Je finis la scène en m’écroulant à genoux devant elle. Tout le monde éclate de rire. Je sens les soubresauts de rire de Yohanna et je ne peux contenir les miens. J’ai un peu honte de notre prestation, j’étais sensé être un chevalier qui retrouve sa reine après de longues années de séparation. Derrière le rideau j’avais précisé à Yohanna un truc ridicule du genre « je te vénère complètement et à la fin de la scène, je m’agenouille et tu fais un geste comme si tu me bénissais »… Sauf que Yohanna me caresse la tête à la fin de la scène, geste à priori difficile à rapprocher d’une bénédiction.

Mais finalement le rire excuse tout et je me rends compte des difficultés de l’exercice. Faire abstraction des regards. Oublier les spots lumineux. S’efforcer d’occuper l’espace. Regarder sa partenaire. L’aimer en tant que personnage alors que j’ai tout juste fait connaissance avec elle dans la réalité.

Je termine l’atelier avec le plaisir de m’être détendu pendant trois heures. Frustré, comme tous les jeudi, de n’en avoir pas fait davantage. Luis nous rappelle que le premier trimestre est bientôt terminé, et qu’à partir du mois de janvier… « on parle ». Aujourd’hui bloqués par l’interdiction de parler pendant nos improvisations, comment aborderons-nous l’apport de la parole dans quelques semaines ? Gérer son corps seul n’est-il pas finalement plus facile que de devoir gérer aussi sa voix ?

 

3 Réponses to “Improvisation : développement personnel et écoute”

  1. ab1 said

    Je te félicite! Tu dépasses tes craintes et peurs… et même ta nature. Mais réfléchissons deux minutes, le fait que tu t’agenouilles devant ta reine ne change pas franchement de ton caractère. Si je m’accorde une petite réflexion supplémentaire risquant un douloureux mal de crâne, tu te dévoiles au autres sur scène tel que tu es finalement… loin de la mise en scène d’un personnage imaginaire qui ne serait qu’un jeu d’acteur… et c’est peut être là une bonne thérapie.
    Docteur pistou’riz

  2. […] à la même manière que lorsque je me laissais tomber dans les bras de mes collègues lors de l’atelier de développement. Effervescence dans les coulisses, nous enfilons fiévreusement les quelques déguisements […]

  3. […] porté comme ça, comme un barda. Ca lui a fait drôle, à Rémy : ça lui a rappelé les exercices de développement personnel de l’année passée. Le don de soi, et surtout la confiance. Il sentait que s’ils le […]

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