Dans l’air du temps 5 : deuxième atelier d’improvisation

octobre 20, 2006

C’est comme si j’en n’avais pas eu assez, comme si je n’avais pas été assez loin dans les exercices. Habité par cette envie de pouvoir en parler, pouvoir partager ce que j’ai vécu, d’analyser, d’une part pour revivre intérieurement l’atelier, et d’autre part pour immortaliser par écrit tout ce que j’ai appris, ressenti.

Le déroulement de cette séance apporta un certain contraste avec la précédente, et ce pour deux raisons. Premièrement parce que je m’y suis rendu avec l’expérience de la semaine dernière, un peu moins novice, un peu moins naïf, et mieux « préparé » à ce qui m’attendait. Deuxièmement parce que sur le groupe de 10 personnes de la semaine dernière, 3 manquaient à l’appel, amputant de 30% la dynamique de groupe (eh oui, artiste, mais toujours doté de mes capacités cartésiennes !🙂). Pourtant Luis (l’animateur) profita du nombre réduit de participants pour revoir l’orientation du cours : il avait annoncé la couleur dès le début, aujourd’hui nous allons travailler sur l’intimité.

Nous avons commencé par des exercices de respiration en position allongée, en reprenant certains éléments travaillés la dernière fois, notamment le fameux son « bestial » émanant du fond du ventre tel un cri de guerre. Une fois debout nous nous mettons en ligne devant Luis et envoyons en chœur nos bruyants « huah » en direction de l’endroit où il place sa main […]. Mais place aux exercices de diction. Nous reprenons en main les phrasés imprononçables de la semaine dernière pour en énoncer un de notre choix, tour à tour. Faites-le avec un ton moqueur. Et maintenant faites-le avec un ton sérieux, dur. Difficile de maintenir l’intensité de voix demandée par Luis, y ajouter le ton juste tout en maintenant la diction sans faire de fautes. Nous travaillons tous sur le même phrasé indigeste :

Petit pot de beurre, quand te dépetitpodebeurreriseras-tu ?

Je me dépetitpotdebeurreriserai lorsque

Tous les petits pots de beurre seront dépetitpotdeberreurerisés.

Maintenant dites-le en une seule respiration. Je lutte pour placer le ton juste, parvient avec peine à maintenir le volume de ma voix et me casse les dents rien que sur la diction en elle-même. Une multitude de peu, beu et reu se mélangent et forment un gros malabar dans ma bouche. Au deuxième tour je commence à me détendre, à comprendre, à me concentrer et je parviens à dérouler deux fois de suite la phrase cauchemar, non sans avoir trébuché sur l’une ou l’autre des syllabes. Tout le monde rit de bon cœur, l’esprit de groupe commence à se reconstituer tranquillement, dans la difficulté ça nous fait tous du bien.

Luis est doux, compréhensif, patient, pédagogue… en plus d’être drôle. Ce soir il a mis une sorte de bonnet de nuit sur la tête, on ne sait pas trop pourquoi, et il gigote partout. Le fait qu’il fasse le guignol pendant que nous travaillons enlève le coté scolaire des exercices sans pour autant nous éloigner de l’exigence technique : Luis possède un réel savoir-faire naturel en la matière et je l’admire pour cela, ça me donne envie de m’investir à fond dans sa démarche.

L’exercice suivant est le plus intense de la soirée, il nous prendra une bonne heure et demie. Le sujet est clair. Imaginons retourner dans notre chambre d’enfance, après 10, 20 ou 30 années d’absence. Comment vivez-vous cet instant ? Sans paroles, juste avec le regard, la présence, le comportement, montrez-nous. Ne nous sentez pas obligés de tout nous dévoiler dans le détail, dans la précision des objets et du lieu. Vivez cet instant, tout simplement. Les consignes sont déroutantes, nous avons 5 minutes pour nous préparer, chacun de notre coté. Luis a éteint les lumières et installé deux spots de lumière aux deux coins de la scène. Nous sommes dans l’obscurité pour nous préparer.

Je passe en troisième. Je rentre dans ma chambre. Je ne vois pas ceux qui me regardent, la luminosité des spots est trop forte, peu importe, c’est un détail qui m’aide à me concentrer, à essayer d’être moi-même. Après avoir enveloppé d’un regard circulaire la pièce, je m’approche des étagères où sont exposées mes maquettes d’avion. J’en saisi une délicatement de la main droite et souffle la poussière qui la recouvre, puis l’admire, la fait tournoyer dans le ciel, je la repose et passe en revue avec un regard passionné chaque étage de ma collection. Après m’être placé au milieu de la pièce, j’essaye d’adopter un regard nostalgique, portant le plus loin possible dans mes souvenirs, puis je m’assois sur mon lit, m’allonge, caresse les draps. Je prends mon temps mais j’ai trop peur de provoquer l’ennui, alors je me lève et me dirige vers une petite armoire d’où je sors avec émerveillement des figurines en plastique et leurs accessoires. Je me surprends à rejouer avec, à les monter, les démonter. Puis je les repose avec regret dans leur tiroir. Plus haut je saisis un vieux cahier. Un journal intime. Je m’installe rapidement par terre pour dévorer des yeux le vieil ouvrage. Je feuillette les pages, j’en passe, j’y reviens, je souris, je m’étonne. Et puis je le remets à sa place avant de m’en aller, après un dernier regard posé sur mon passé, les mains dans les poches, avant de sortir.

De par la simplicité de son thème, l’exercice était d’une difficulté toute particulière, car il fallait savoir, pratiquement sans rien faire, sans artifices, sans trop de mimes, transmettre une émotion aux spectateurs. Luis nous demande d’estimer la durée de notre prestation. Je juge la mienne à 3 min 30 alors que Luis m’annonce 3 min 10. Nous avons commenté pendant une heure les prestations de chacun. J’y prends un énorme plaisir, je n’ai pas peur de donner mon avis le plus sincère, de décrire aux autres mes sensations les plus intimes, et j’ai l’impression que tout le monde fait de même. Chacun s’abreuve des commentaires des autres. L’avis de mes collègues sur ma prestation me sidère. « J’ai trouvé qu’il était juste du début à la fin ». « Tous ses gestes étaient très précis, on vivait avec lui la scène ». « J’ai adoré le moment où il s’est assis sur le lit, je ne sais pas comment il a fait, mais j’ai vraiment eu l’impression que le lit était là. »

Cela faisait longtemps que je n’avais pas reçu de la part d’autrui une telle recharge positive, ressentir cela est un instant incroyablement riche. Bien sûr j’adore entendre dire que mon écriture est agréable à lire, ou bien que je peints bien etc etc… Mais m’ouvrir aux sentiments que vivent des personnes qui me sont inconnues, après m’avoir observé transmettre des choses si personnelles, c’est une expérience unique.

 

23 heures 30. Depuis 20 heures j’évolue dans un autre monde, je n’ai pas vu le temps passer.

Je vise déjà le prochain atelier.

3 Réponses to “Dans l’air du temps 5 : deuxième atelier d’improvisation”

  1. Alex said

    c’est joliment écrit tout ça, le temps N°5 contraste avec le N°6, c’est intéressant, quoi qu’il en soit la plume est agréable à lire dans les 2 cas.

    Pour ce qui est de l’impro, ça fait plaisir de voir que ça t’a plu, et ce n’est que le début des charges d’émotions, de rigolades, et même d’amitié au sens fort du terme🙂

    Au plaisir de se revoir, qui sait… sur des planches ?

    Alex

  2. mum said

    tu fais des progrès fils dans l’écriture et l’expression, la petite chambre , j’y étais et à ta place j’aurai fait à peu près la même chose, je t’embrasse et bravo

  3. dom's said

    suite à une déplorable oubli je signe le message précédent

    zoubis de ton père

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