Dans l’air du temps 3: premier cours d’improvisation théâtrale

octobre 13, 2006

Ce matin j’ai encore du mal à me remettre de ma séance d’essai au théâtre d’improvisation au sein de la troupe « Théâtre en stock » de Cergy. Je suis comme à coté de mes pompes, mais dans le bon sens du terme, comme dans un rêve qui refuse de me relâcher dans la nature.

Tout néophyte en retard que j’étais, il me fallait rattraper le train en marche puisque deux ateliers avaient déjà eu lieu les semaines précédentes, ce qui n’était pas pour me mettre à l’aise, loin de là. L’atelier de Cergy débutant à 20h, décision était prise de me rendre dans cette magnifique ville nouvelle du nord-ouest de la banlieue parisienne pour avaler quelque chose avant les trois heures d’atelier.

Il n’y a rien de pire que de se retrouver tout seul devant son assiette dans un moment d’attente anxieuse. J’avais tout de même opté pour le « menu B » du petit traiteur japonais des trois fontaines (les japonais l’ont très bien compris, pour nous autres stupides européens la communication doit être simple pour fonctionner. »Moi vouloir menu B » c’est quand même plus communicatif que « je vais prendre 3 …. sa….chimis, 2 maqué…sachis et 2 mini….makis »), certain que sa petite soupe, sa salade de choux et ses 5 brochettes suffiraient à ravir à la fois mon appétit et mon plaisir. Pourtant j’avais le ventre serré et mis un certain temps à avaler ce petit encas japonais. Je ruminais mes pensées en imaginant mes futures prestations théâtrales. Moi ? Premier prix du concours d’extraversion 1983 de Meurthe-et-Moselle ? J’allais jouer des personnages, interpréter des situations, simuler, me montrer devant des inconnus, m’ouvrir aux autres ? Gloups… Il y avait manifestement, et cela je le savais depuis le début, un décalage marqué entre celui que j’étais et celui qu’il fallait que je sois pour faire du théâtre d’improvisation. Mais allez, après tout c’était bien justement pour piéger ce décalage et l’asphyxier, que je voulais me lancer dans l’improvisation. En route.

Comme tout anxieux qui se respecte, j’arrivai en avance devant l’école, me faisant spectateur d’un cours de Tai Chi suivi par une dizaine de mèresaufoyer engoncées essayant de manière plus ou moins désespérée de reproduire les mouvements arrondis du professeur. Au moins n’aurai-je pas été seul à me couvrir de ridicule dans la soirée. 20h, tout se précipite, en quelques minutes les élèves se présentent et l’animateur de théâtre gare son scooter, rentre dans la salle et s’agite pour installer un élément de décor rudimentaire (un rideau de scène suspendu entre deux piliers) et deux bouts de scotch matérialisant un repère au sol. Luis (l’animateur), sera de bout en bout d’une énergie fédératrice.

Orientation très intelligente que de concentrer le travail, pendant le premier trimestre, sur l’utilisation du corps, la diction, le travail de l’imaginaire, mais sans utiliser l’improvisation orale : cet atelier était donc consacré à des exercices ne demandant pas de discours improvisés. La première demi-heure relevait donc plus du développement personnel que du théâtre d’improvisation. Exercices de respiration, allongés par terre. Ouvrez la bouche et dites AAAAAAAAA le plus fort possible, indique Luis, faites-vous mal aux oreilles, sentez le son envahir tout votre corps. On recommence, avec un A aigu, avec un A grave. On respire, on se relève, lentement. Allez, on marche, on occupe l’espace. Au signal sonore de Luis, on s’arrête et on respire. On recommence. Cette fois-ci lors de l’arrêt on regarde la personne la plus proche de nous. Dans les yeux, tranquillement. Allez, on repars, en cadence, boum, boum, boum, on s’arrête par groupe de trois et on se regarde. Ne vous faites pas de gestes pour vous regrouper. Trouvez-vous simplement du regard. Allez, cette fois-ci on s’arrête et on prend une pause, comme pour être pris en photo. Mimer une attitude, une scène. Utilisez tout votre corps. En cercle. Luis nous montre comment émettre un cri bref, intense, brut, du fond du ventre, sans bouger. Allez, à nous. On regarde celui ou celle qui nous fait face, et on sort le cri. Tout le monde n’y arrive pas. La mereaufoyer qui est à ma gauche tremblote, elle prend sa respiration et sort un petit aahhh. Allez, on s’entraîne, on se lâche, et on arrive tant bien que mal à sortir ce son. Moi-même je suis étonné par la force de ce qui sort de mon corps.

Ca y est, on commence à se détendre, à se regarder plus facilement. Luis nous propose d’enchaîner sur des exercices plus concrets. Par groupes de trois, après brève concertation, nous mimons la pause photo d’une situation, immobiles, et les autres doivent deviner la scène. Ensuite, nous travaillons tous ensemble mais l’un après l’autre. Après que Luis nous ait indiqué un lieu (un garage, un avion en perdition, une maison-close), l’un d’entre nous fait son entrée sur scène, incarne un objet ou un personnage immobile et l’annonce. Une voiture. Un passager. Un masque à gaz ! Un rideau ! Et puis un ou une autre le rejoint, et rajoute un élément, et ainsi de suite. En quelques instants les scènes prennent un caractère unique, construit, personnalisé. Nous sommes effarés par la créativité des uns et des autres ! L’exercice devient très vite hilarant.

Et voici l’exercice le plus ludique de la soirée. Nous prenons chacun une chaise, et chacun dans notre coin, nous l’étudions. Allez, bougez avec elle, demande Luis, essayez tout ce que vous pouvez faire avec, montez dessus, retournez-là, copiez sur les autres, inspirez-vous les uns les autres. Quelques minutes plus tard nous présentons aux autres nos trouvailles. J’ai la (mal)chance de devoir débuter. Allez, derrière le rideau, et c’est la chaise qu’on doit voir apparaître sur scène la première. Je fais balancer la chaise à droite, à gauche, et puis je la fais passer en dessous du rideau, au milieu. Je rentre en scène puis m’assois sur la chaise, dos aux spectateurs, et m’approche en marche arrière, en canard, puis me retourne avec l’objet. Je me lève, fais tourner la chaise sur elle-même, dans un sens puis dans l’autre. Tourne autour d’elle, regarde-nous, souris ! J’allonge la chaise et me réfugie derrière, comme un soldat dans une tranchée, tout le monde rit. Oui ! Tourne-toi vers nous, allez ! Toujours protégé par ma chaise, j’opère un mouvement circulaire. Rajoute des bruits ! Tout en poursuivant mon mouvement j’imite un canon laser en action. Piu piu piu ! Je me prends au jeu, tout le monde est avec moi et rit. Je me relève et enfile mes pieds dans le trou situé sous le dossier, je remonte la chaise en mimant la difficulté d’enfiler un pantalon trop petit pour moi. Je commence à sentir l’épuisement de mon inspiration. Luis précise : Allez, la sortie, très importante. Toi en premier, et la chaise en dernier. Je me dirige vers le rideau de sortie, traînant ma chaise comme un vieux déchet puis disparais. Ovations.

Les prestations de mes collègues sont aussi remarquables. L’une accouche de la chaise et la prend dans ses bras comme un bébé. L’autre fait de sa chaise une femme fatale et la dernière l’improvise danseur de tango.

Voilà… Je n’ai pas tout raconté, j’ai tant bien que mal résumé cette soirée incroyable. Exigeante, difficile, libératrice, ludique, jubilatoire, étrange, drôle, imprévisible, riche. A la fin de la séance, interrogée par Luis sur la manière dont nous avions vécu l’atelier, l’une d’entre nous a dit : « Ce soir nous avons voyagé ».

Ce matin je suis en forme. Heureux. Malgré ma courte nuit débutée aux alentours de minuit et réellement entamée une ou deux heures plus tard, l’esprit obsédé par toutes les scènes que nous avions joués, tous les personnages incarnés, toutes les sensations vécues. Ce matin je suis arrivé au bureau comme plus fort. Capable de sourire et de fixer dans les yeux tous les gens pour le traditionnel bonjour matinal, comme emporté par des ailes qui me sont poussées dans le dos.

i.m.p.r.o.v.i.s.a.t.i.o.n

3 Réponses to “Dans l’air du temps 3: premier cours d’improvisation théâtrale”

  1. claire said

    Hello Remy

    Ca farte? Top ton blog j’adooooore
    Je te laisserai un vrai commentaire plus tard, là ça bosse très très dur!

    Claire

  2. Alex said

    belle leçon de partage d’émotions, quelle puissance peut avoir l’écriture, je l’avais oublié (je ne lis plus beaucoup de « vrais » livres), merci Rémy et continue

    Tscuss

    Alex

  3. […] par quelques minutes de relaxation et de respiration. Et puis ils ont travaillé le “cri du ventre“, comme ils l’avaient fait l’année dernière. Ensuite Luis s’est […]

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