37ème citation du jour
mars 21, 2008
« On devrait toujours écrire comme à un vieil ami. »
Jean-Claude Pirotte
Pourrais-je dire « On devrait toujours écrire », tout simplement ?
Cinéma : “MR73″ - Olivier Marchal
mars 16, 2008

Humeur : secouée
Vitalité : record annuel de grasse matinée
Envie : de pas grand-chose d’autre
Aller seul au cinéma est pour moi une chose très peu courante, même si je me lamente régulièrement de ne pas prendre assez de temps pour aller découvrir les dizaines de films que je souhaite aller voir au cinéma. « MR73 » vint comme le prétexte idéal pour renouer avec cette solitude.
Lorsque je me risque à écrire sur un film aussi marquant que « MR73 », j’hésite à y renoncer au bout de trois lignes, car à bien y réfléchir, vouloir commenter des grandes œuvres c’est risquer de dénaturer les sentiments qu’on éprouve à leur égard.
Voir « MR73 », c’est accepter d’avoir le ventre serré pendant deux heures d’une expérience noire, où viennent mourir les éclaboussures rouges d’une histoire abominable. Lumière blafarde, univers plongé dans une obscurité morbide, « MR73 » me rappelle justement ma dernière lecture, comme s’il était un peu ce « Voyage au bout de la nuit », porté au cinéma.
Force est de reconnaître la puissance d’évocation qu’Olivier Marchal a déployé dans « MR73 ». Tout comme le réalisateur l’avait fait avec beaucoup de talent dans « 36 quai des orfèvres », c’est à partir de son expérience au sein de la police dans les années 80 qu’Olivier Marchal a construit son film. Mais autant dire que face à « MR73 », « 36 » n’est qu’une petite promenade au parc Astérix. On ne sait pas trop pourquoi, on ne sait jamais l’expliquer, mais « MR73 » fait partie de ces films traumatisants qui fascinent.
Au cœur de cette fascination, la brillantissime prestation d’un Daniel Auteuil écorché, saisissant, totalement investi dans le rôle principal de Louis Schneider. Et autour de lui, une mise en scène qui prend à la gorge, une photographie qu’un « Seven » n’aurait pas mieux rendu, une ambiance musicale lugubre, servant le film avec une efficacité redoutable (B.Coulais). Fidèle aussi à ses acteurs, Olivier Marchal poursuit avec Francis Renaud, Gerald Laroche et sa propre épouse, Catherine Marchal. Et le tout fonctionne terriblement bien, dans cette lente descente aux enfers que plusieurs nuits de sommeil ne suffisent point à oublier.
Ames sensibles s’abstenir.

Et si, et si…
mars 12, 2008
Humeur : vexé
Vitalité : après-midi difficile (welsch-frites au déjeuner)
Envie : qu’un peu de talent vienne me sauver
Lorsqu’on est petit garçon, on ne sait pas bien ce que c’est, que d’être adulte. On est loin d’imaginer toutes les épreuves qui patientent au bord du chemin, en attendant qu’on passe devant pour nous sauter dessus. Plus on grandit, plus on a l’impression que la vie n’est qu’une succession d’obstacles. Plus on grandit, plus on se dit qu’elles sont passées trop vite, toutes ces années où l’on était petit. Et si, et si…
Et si on refaisait tout à l’envers, pour revivre toutes ces choses si vite écoulées entre nos mains ?
Je me déciderais à épouser ma femme, convaincu que nous serions prêts pour cela, et confiant en l’avenir. Je décrocherais mon diplôme d’Ingénieur et intégrerais une grande société, investi d’un peu de naïveté et de beaucoup de bonne volonté (ou l’inverse). Je passerais cinq années insouciantes, vivant de tout et de rien aux cotés de mes amis dans des appartements sans dessus dessous, révisant nos exams la clope au bec après deux ou trois platées de pâtes trop cuites (avec beaucoup de fromage râpé dessus). Du jour au lendemain je deviendrais un homme (un vrai). Je passerais mon Bac « S option bio », la peur au ventre, priant pour que les mathématiques ne soient pas mon naufrage. La philosophie me fascinerait après avoir fait une irruption un peu brutale dans ma vie de lycéen. Je connaîtrais mes premières passions amoureuses, aussi exaltantes que fatales, m’incitant sans cesse à prendre ma plume pour exorciser mes démons (naissance de l’écriture). Je me laisserais bercer par l’existence avec mes acolytes du lycée, à fumer quelques pétards (pardon papa, pardon maman, mais c’est l’âge qui voulait ça) et à écouter de la musique des nuits entières. Je gratterais mes premiers airs de Nirvana à la guitare, et du Téléphone, aussi. Je brillerais au brevet des collèges, avec des notes à deux chiffres partout (sans exception). Ces années seraient celles du biactol, du champooing antipelliculaire, du carnet de discipline et des copains et copines : sans compter. Un soir dans ma chambre je penserais à une jolie fille du collège, très fort. Je connaîtrais mes plus belles années avec mon meilleur ami, à toucher à tout et à rien (à vivre). Des jeux en tout genre, des escapades en vélo-cross, du cerf-volant, de la cuisine improbable, sucrée, salée, sucrée-salée, des maquettes d’avions, de bateaux et d’hélicoptère, des figurines minuscules à peindre, du bricolage maladroit, des bêtises, des pétards qui explosent dans les bouses de vache et tant d’autres choses encore (ça s’entasse dans le cerveau, tous ces souvenirs éternels). Je perdrais ma grand-mère, et ce serait un peu la fin de la vie, même pour moi (quelle injustice…). J’embrasserais pour la première fois (elle s’appelait Ludivine), avec la langue s’il vous plaît, et je trouverais cela dégoûtant, mais je serais terriblement amoureux. Amoureux aussi de ma prof de musique (mais je ne serais pas le seul). Je serais terrorisé par « Monsieur », ses fractions, ses divisions et ses craies qui hurlent au tableau. Je voudrais me marier avec la petite nouvelle, Hélène, qui a la peau douce et de si beaux cheveux. Je traverserais la France du sud vers le nord. Il y aurait tous les mômes du quartier (et du soleil, rien d’autre). Des cultures de têtards dans des bouteilles en plastoc qui finissent par puer la mort sur la terrasse. J’arriverais à faire du vélo sans les mains (mon menton s’en souviendrait malgré tout) et frôlerait le désastre en mettant le feu au champ du voisin. Je serais le « premier des garçons » à l’école, et ferais mes premières gammes au piano (madame Piolet : mes hommages retentissants).
Le sable de la plage (immense) serait brûlant sous mes petits pieds mais je ne m’en soucierais guère. Je jouerais pendant des heures, nu sur la plage, et le temps ne serait rien pour moi (absolument rien). Le soleil taperait sur ma nuque noircie, mais je serais invincible. Je grimperais sur les obstacles. Les murets, les murs, les pans de murs, les rochers. Je soufflerais dans l’harmonica, accroupi sur mon pot. Je passerais mon temps à régurgiter mes repas et à crier la nuit pour qu’on s’occupe de moi. Et enfin je taperais des pieds contre le ventre qui me nourrit depuis des mois en essayant de crier :
« J’en ai assez d’être dans le noir ! Laisse-moi sortir, maman, laisse-moi sortir. Il y a toutes ces choses-là, qui m’attendent… »
“Voyage au bout de la nuit” - L.F. Céline
mars 9, 2008

Humeur : reprise du boulot J-0
Vitalité : moyenne
Envie : de lumière
La première chose qui me vient à l’esprit à propos de « Voyage au bout de la nuit », c’est bien malheureusement le soulagement ressenti après l’avoir enfin terminé, ce sombre voyage. Lecture qui fut (symptôme évident d’un malaise incurable), interrompue pendant plusieurs mois, période qu’il me fut nécessaire pour trouver le courage et la curiosité de poursuivre et terminer ce premier roman très controversé de Louis-Ferdinand Céline.
Il n’y a que les grandes œuvres qui dérangent. Et à ce titre, « Voyage au bout de la nuit » peut être un chef d’œuvre littéraire, de part son audace, sa forme, son cynisme, son désespoir inhumain, son jusqu’au-boutisme grinçant. Mais comment juger ce roman si noir, si pessimiste, mais à la fois si juste, si précis dans sa vision de l’humanité ?
Les premiers chapitres du parcours de Bardamu me passionnent. Grande victime universelle, accablé de tout et de rien, traîné dans le sang d’une grande guerre qui le désespère et qu’il ne comprend pas, puis expatrié dans les bourbiers puants d’une Afrique coloniale dégoulinante de maladie et d’inutilité, le lecteur ne peut que se prendre de compassion pour ce jeune homme perdu au milieu de tout, à qui rien ne réussit et dont l’incompréhension et l’ignorance sont parfaitement broyées dans le chaos général de l’humanité.
Mais pour le lecteur que je suis, la pitié se mue lentement en désarroi puis en colère. Qu’il se remue, cet empoté, qu’il se prenne en mains, ce désespéré ! Donnez-lui une chance, à ce bonhomme qui se noie dans la naïveté, l’ignorance et la peur (de l’amour, de la mort… de l’autre, et de lui-même), sauvez-le, cet enfant effrayé de tout ! Mais rien n’y fait. Page après page, Bardamu marche lentement dans le néant, et on finit par le croire, Céline, que la vie n’est qu’un bout de lumière qui finit dans le noir. Parce qu’il a les mots, Céline, pour capter la vérité et pour nous la jeter violemment à la figure. Il transforme en phrases les pensées les plus obscènes, immorales et animales enfouies dans notre inconscient, avec une audace et une précision fascinantes. Il parle un peu de nous, à notre place, sans vraiment nous en demander l’autorisation, et nous avons le masochisme de l’encourager à continuer, en lisant ses mots. Et ingérer entièrement « Voyage au bout de la nuit », c’est un peu accepter de trouver dans son exploration de toutes les misères, quelques-unes qui nous appartiennent : ici Céline est profondément indiscret, impudique, et son lecteur pris au piège de la culpabilité et de la honte. Je ne peux nier qu’une telle force d’évocation dans l’écriture me fascine.
Et c’est là, dans son illustration du roman, que le travail de Tardi, prend une force prodigieuse. Car, à l’instar de Céline qui sait jeter ses mots sur la page comme des éclaboussures de noir sur un tableau, Tardi sait lui, en quelques coups de crayons d’une simplicité déconcertante, ébaucher une âme et même la faire vivre sous nos yeux. En posant deux points noirs sur la silhouette d’un visage, Tardi crayonne l’humanité. En quelques traits noirs au fond d’une composition, il fait vivre une industrie oppressante et nous en fait sentir la fumée et entendre le bruit incessant. L’alchimie avec les mots de Céline est telle qu’il semblerait incohérent de ne pas lire « Voyage au bout de la nuit » sans les traits de Tardi.
Tout cela est presque parfait, dans l’interprétation du dessinateur. La misère de Céline, ou plutôt celle de son Bardamu, est une fidèle transposition en images, et sa force en est mille fois décuplée. Cette association mots-images est révoltante, d’un réalisme morbide, et par conséquent elle décourage, elle révolte : elle finit par dégoûter.
Il n’y a qu’une seule chose à désirer, après avoir lu « Voyage au bout de la nuit », c’est d’en retrouver un peu, de lumière.

36ème citation du jour : mécanique du coeur
février 25, 2008
« Sois imprudent, et surtout donne,
Donne-toi sans compter »
George Meliès à Little Jack

33ème air du temps : les fantômes noirs
février 18, 2008
Il est 5h45 lorsque le réveil retentit, comme tous les matins depuis tant d’années. Maria se lève péniblement, se frotte les yeux encore endormis puis dans l’obscurité, elle se dirige silencieusement vers la chambre du petit Lucas. Elle aime bien, tous les matins, avant qu’il ne se réveille à son tour, ouvrir discrètement la porte sans faire de bruit et observer son visage d’enfant paisible. C’est son petit bonheur quotidien à elle, avant d’affronter tout le reste (il y en a tellement des choses, à endurer…).
Il fait terriblement froid, dans la cuisine de son modeste appartement. Même si elle en a l’habitude, maintenant, Maria dort en pull. Le chauffage, ça coûte trop cher, et de toute façon le propriétaire ne l’a toujours pas réparé, depuis un an qu’il ne fonctionne plus, pas plus que la douche où l’eau chaude ne coule que par intermittence. La jeune femme découpe quelques tranches de la baguette de la veille, les introduit dans le grille-pain puis place ses deux mains au dessus des résistances. C’est si bon, l’odeur du pain grillé, et surtout la chaleur qui s’en dégage !
Elle est savoureuse, cette baguette. Depuis quelques semaines, un nouveau boulanger s’est installé au pied de la barre d’immeuble. Maria n’a jamais vraiment manifesté aucun comportement raciste. D’ailleurs elle ne s’est jamais sentie raciste, elle pensait juste « je n’ai rien contre les noirs ou les arabes, mais quand même… ». Et puis un jour le petit algérien a ouvert les portes de sa boulangerie (c’est vrai qu’il est bon son pain, à l’algérien). Maria se dit que finalement, il n’y a vraiment aucune raison pour avoir de mauvais ressentiments pour les étrangers (et d’ailleurs elle, elle est d’origine portugaise, non ?).
En buvant son café, Maria feuillette distraitement les publicités qu’elle vient de recevoir : elle aimerait tant s’acheter ça… Et ça… Et ça ! Ce serait tellement bien, de faire du shopping ! Mais avec son seul salaire pour nourrir le petit Lucas et payer son loyer (rien que cela), c’est un peu juste tout de même. Dans un mois ou deux, si tout se passe bien, elle pourra s’acheter une nouvelle paire de chaussures au marché, et peut-être même un deuxième pull, ça ne sera pas de trop, du moins essaye t’elle de s’en convaincre.
Une étrange sensation s’empare subitement de Maria.
Au dehors, le jour ne s’est pas encore levé sur la cité. Mais il y a comme un souffle noir qui semble s’élever du pied des immeubles. En regardant à travers sa fenêtre, Maria les aperçoit. Ils sont plusieurs dizaines, plusieurs centaines peut-être. Il est difficile de les compter tellement ils sont nombreux, et partout, sortant des camions et se faufilant comme des ombres entre les arbres du petit parc. Mais si elle avait pu les compter, elle aurait pu en dénombrer un millier. Vus d’ici, du dixième étage, ils ont tous un uniforme bleu sombre ou noir. En regardant bien, elle voit scintiller les lettres « police » sur le dos de certains. D’autres fantômes portant les lettres « RAID » (elle ne sait pas ce que cela signifie) sont vêtus de casques à visière, de gilets par balles et ils transportent tout un arsenal militaire qui fait vraiment peur à voir.
Maria se met sur la pointe des pieds pour saisir les moindres détails de cette inquiétante armada qui se déverse au pied de son immeuble. « Ils viennent tourner un film, ici, à Villiers-le-Bel ? » C’est vrai après tout, c’est plutôt étonnant d’apercevoir plusieurs caméras au milieu de ce déploiement de forces.
Mais ce n’est pas un film. Maria observe les fantômes noirs pénétrer dans les immeubles avec une froide coordination. Et après quelques secondes d’une attente qu’une anxiété fiévreuse rend insupportable, elle entend les coups de béliers qui défoncent les portes à différents étages de l’immeuble. Le cœur de Maria vibre d’effroi à chaque coup qui résonne et à chaque cri qu’elle perçoit. Elle se met les mains sur les oreilles pour ne plus endurer ces instants tragiques et, dans un souffle d’instinct de survie qui la secoue, elle se précipite vers la chambre du petit Lucas.
Il y en a tellement, des choses à endurer…
Improvisation et clown : c’est quoi un clown (2) ?
février 18, 2008
35ème citation du jour : Valentin
février 14, 2008
Humeur : tristounet (Syracuse)
Vitalité : bonne
Envie : d’être en week-end (parce que je le vaux bien)
Comme chaque année, je ne ferai point vivre le commerce de la Saint Valentin. A bien y réfléchir et en puisant dans la marmite bouillante de mes souvenirs, la dernière fois que j’ai fêté la Saint Valentin date d’environ quatorze ans (tiens… cela me fait penser qu’il y a quatorze ans, j’avais quatorze ans). Quant à me souvenir du cadeau offert à mon amoureuse de cette époque… Retenons certainement une lettre passionnée où je lui déclarais mon dévouement le plus éternel et mon affection la plus sincère. Un modeste petit bijou peut-être, honnêtement acquis en regroupant toutes les piécettes de mon argent de poche (dix francs par-ci par-là, un sou est un sou).
Depuis ce temps-là les années ont passé. Je continue à écrire, bien sûr, avec un peu moins de fautes d’orthographe et déployant un vocabulaire un peu plus riche. Les bijoux se chiffrent en plusieurs dizaines d’euros ; l’amour ne s’écrit plus guère, il se vit au quotidien, avec ses hauts, avec ses bas, comme une longue route vallonnée qui en ses sommets nous fait entrevoir, comme un grand soleil éblouissant, le chemin de la plénitude.
« Dans un couple, peut-être que l’important n’est pas de vouloir rendre l’autre heureux,
c’est de se rendre heureux et d’offrir ce bonheur à l’autre. »
Jacques Salomé
Tagged by Fred
février 11, 2008
Humeur : joviale
Vitalité : rechargée par un week-end en famille
Envie : d’un Macbook Air (1699 € quand même)
La règle du « tag », c’est que le taggué doit dévoiler 7 petits secrets ou anecdotes sur sa vie. Je me prête au jeu avec malice.
1- Oui, je l’avoue, j’adore manger des choux de Bruxelles chez Flunch. Mais seulement la semaine. J’adore aussi le steak de hampe chez Courtepaille.
2- J’ai toujours une pièce de 1 euro dans ma voiture, pour le caddie ou le vestiaire de la piscine. Par contre je rétrograde un peu trop vite la troisième vitesse je pense.
3- Beaucoup de choses m’agacent dans la vie. Surtout les serveurs qui portent des T-shirt « Staff », ou les hommes qui font constamment « cling cling » avec les pièces de monnaie dans la poche de leur costume. Le pire, c’est quand je m’agace moi-même.
4- Mon métier ne me passionne guère. Par contre il ne me prive pas de m’acheter un Macbook Air sans trop de privations en contrepartie. Mais je ne désespère pas, demain ou dans dix ans, de me reconvertir dans un métier d’écriture.
5- Pendant la nuit, mon chat se faufile sous la couette et dort entre nous deux.
6- Le jour le plus horrible de ma vie, ce fut quand… oh non, je ne peux pas vous le raconter, c’était vraiment trop horrible…
7- Je suis fou amoureux de ma femme, et je ne lui dis certainement pas assez souvent. En plus, sur mon blog, elle ne lit que les titres et ne regarde que les images. Elle en loupe, des choses ! Je vais juste mettre une photo d’elle, ça devrait l’interpeller…

Improvisation et clown : un nouveau souffle
février 8, 2008
Humeur : clownesque
Vitalité : clownesque
Envie : de clown
Derrière le rideau, c’est l’effervescence. L’agitation de tous les instants. La créativité bouillonne dans ma tête, les envies aussi. Devant nous, sur les tables, un bric-à-brac sans nom de vieux habits en tout genre, de chapeaux improbables et de perruques fantastiques. Nous saisissons chaque objet, le retournons en tout sens, l’enfilons d’un coté, de l’autre, passons au suivant. Frédérique et moi sommes en pleine ébullition pour notre préparation, tandis que Sandrine et Delphine ont déjà franchi le rideau en musique et suivent les indications de Luis en tentant de maîtriser leurs fous rires.
Chaque seconde qui passe nourrit de nouvelles idées.
- Tiens, mets ça comme ça.
- Ah oui, bonne idée !
Fred s’est affublée de tout un tas de choses dans tout un tas de sens. Elle a mis cette vieille paire de lunettes que j’avais portée pour notre spectacle du mois de mai dernier, enfilé autour du coup un grand collier hideux et s’est confectionné une opulente paire de seins qui tombent lamentablement. De mon coté je prépare physiquement et mentalement mon vieux pépé déglingué. Ce soir j’ai envie de m’amuser.
- Tu veux ça ?
Je refuse le tube de dentifrice que me tend Fred. (Mais si ! Prends-le !). Idée… Et je l’enfourne dans ma poche.
La musique débute, elle nous attend. Je suis dans mon personnage. Regard public. Entrée la plus lente possible.
J’ai baissé au maximum mes lunettes sur le nez, venant butter contre le bout rouge et arrondi du plastique qui le recouvre, et lorsque je passe enfin la tête derrière le rideau pour m’offrir au yeux du public, je ne vois que des formes floues au dessus des bancs, dans l’ombre, alors que les feux des deux petits projecteurs m’éblouissent. Mais déjà j’entends rire à gorges déployées. Je vois les formes floues gigoter bruyamment. Je me mets à leur place, et je m’imagine là, entrant sur scène, vieux bonhomme avec la braguette ouverte, poil aux pattes et menton en avant. Je n’avais pas prévu de rire, mais un grand sourire s’empare de mes lèvres. (Prends-le ce sourire, mais fais sourire ton pépé, pas toi).
Il me semble prendre un temps infini pour atteindre le milieu de la scène et déjà le plaisir de me montrer aux autres dans cette interprétation loufoque me grise. Loin, très loin dans ma tête bouillonnante j’entends la musique que Luis a choisie et presque inconsciemment elle s’invite dans mon esprit pour venir habiter mon personnage. (Tiens, quelle heure il est ?) Je pousse mon personnage dans l’absurdité la plus profonde, et fais toute une scène pour parvenir à regarder la montre que je porte au bras gauche. Et il me semble que devant moi les rires ne peuvent pas cesser. Comme si j’étais inondé de ce carburant magique, m’incitant à vouloir aller encore plus loin, sans penser aux limites, puissent-elles exister. Luis se plie d’un rire que je ne lui ai jamais connu, et cet instant me trouble autant qu’il me ravit.
(Allez pousse, pousse encore). Je sors mon dentifrice et l’exhibe comme un objet révolutionnaire, exceptionnel, trésor inestimable, avant d’en verser sur mon doigt et de me frotter ostensiblement les dents avec. Des « ahhh » de dégoût et des rires d’étonnements accompagnent mon geste, juste avant que je ne sorte un vieux coton tige que je finis par me mettre dans la petite ouverture inférieure de mon nez rouge qui me sert à respirer.
Luis me fait signe des mains de sortir de scène. Derrière le rideau, Frédérique est dans les starting-blocks, elle s’avance juste au moment où il faut. Eclats de rire. Je vois sa perruque dépasser du rideau, derrière moi, et je la sens s’approcher comme une reine immonde. C’est vrai qu’elle ressemble à tout et à rien cette femme multicolore, et notre rapprochement doit être une vision effroyablement incongrue. Alors que je suis difforme, courbé sur mes deux jambes qui d’ailleurs commencent à me faire souffrir à force d’être cambrées, je tourne la tête vers sa poitrine pendante qui m’arrive au visage. En relevant un peu les yeux, je vois que Fred baisse simultanément les siens, et comme dans une complicité évidente, fluide, je croise ses deux yeux bleus et nos deux nez rouges se frôlent. Instant magique.
Le temps ? Il n’y en a plus. Il y a cinq minutes, dix minutes, peut-être un quart d’heure. Mais il y a des rires, des sensations d’exister, de s’envoler. La sensation, grâce à un personnage, de se réaliser d’une manière différente mais toujours très puissante. Oui, qu’il est puissant d’être moi-même dans un autre, de faire des gestes qui viennent de moi, mais de les lui faire faire à lui, à sa manière qui est un peu la mienne, et avec son physique qui vient un peu du mien !
Sortie de scène confuse, suante, floue, les jambes tremblantes d’émotion et de fatigue. J’ai la sensation d’avoir dépensé l’énergie d’un spectacle entier. Mais quel plaisir me transperça, pendant ces quelques instants à tes cotés !
Merci, vieille peau.